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Comment la DST a déjoué les attentats terroristes au Maroc

Youssef Chmirou , la gazette du Maroc

mardi 17 mai 2005, sélectionné par Spyworld

Rapport des Renseignements sur l’enquête des attentats du 16 mai

Le Maroc reste au cœur d’un tourbillon terroriste, aux ramifications internationales, qui vise sa stabilité. Le constat est celui des services sécuritaires du royaume exposé dans un rapport confidentiel dévoilé lors de la conférence internationale de lutte contre le terrorisme tenue en février 2005 en Arabie Saoudite. La menace pèse encore sur le pays malgré tout ce qui a été entrepris par les autorités publiques pour endiguer le mal de ses racines profondes. Compte rendu.

Depuis deux ans, le Maroc vit au rythme des arrestations, des procès répétitifs, et des incarcérations des présumés intégristes impliqués, de près ou de loin, dans les attentats qui ont frappé la ville de Casablanca un vendredi 16 mai. La traque des individus suspectés d’intentions réelles de perpétrer des actes terroristes dans le pays continue sans relâche, même dans les villages les plus reculés du territoire. La police, tous corps confondus, la gendarmerie, les services de renseignement ( DAG, DGEG, DGST ) travaillent d’arrache-pied pour extirper le mal du terrorisme de ses racines. Vigilance et mobilisation sont les deux mots d’ordre. Un engagement sans faille de l’Etat sur le long terme, mais aussi une réelle volonté des sécuritaires pour éradiquer le danger du terrorisme. A ce stade de l’enquête du 16 mai, beaucoup de choses restent à faire et la menace pèse encore sur le Maroc considéré par Ben Laden comme un pays impie et mécréant, donc comme une cible désignée. Une cible qui a échappé tout de même à plusieurs tentatives d’attentats meurtriers relatées par un rapport de la DGST ( Direction générale de la surveillance du territoire ) à l’occasion du sommet de Riyad pour la lutte antiterroriste. Que nous apprennent donc les conclusions tirées par les services de renseignement marocains après les attentats du 16 mai ? La DGST est catégorique : la menace terroriste pèse encore sur le Maroc. Le danger d’Al Qaïda court constamment et ses réseaux peuvent à tout moment passer à l’acte. Au-delà de la douzaine de kamikazes et de leurs cinq forfaits commis à Casablanca, les services de sécurité marocains ont déjoué plusieurs attentats projetés par les intégristes de la nébuleuse d’Al Qaïda au Maroc.

Attentats déjoués

Les terroristes mis hors état de nuire auraient préparer de faire exploser des représentations diplomatiques à Rabat, des hôtels, des casinos, des centres commerciaux, des boites de nuit, des restaurants, des synagogues, des églises... Et ce n’est pas tout. Des personnalités politiques (chefs de partis, ministres et autres responsables politiques ), des hauts fonctionnaires de l’Etat, des généraux, des juges, et autres symboles de l’Etat, figuraient également dans les plans macabres de la "Salafia Jihadia". Dans ce sens, le rapport de la DGST recense quelques 300 forfaits et agressions perpétrés par les intégristes durant ces deux dernières années dans les principales villes du royaume : ( 13 assauts enregistrés dans les banques et les entreprises, 10 attaques de postes de police et de gendarmerie... ). Le rapport de la DGST décortique la nébuleuse intégriste dans son espace de vie, son milieu d’extraction, ses filières de recrutement et ses techniques de conditionnement. Il revient sur plusieurs évènements tristes qui ont précédé le 16 mai et les ramifications internationales de cet immense tourbillon terroriste qui vise le pays. Il relate clairement la manière avec laquelle le phénomène de l’intégrisme a pris forme au Maroc grâce notamment au courant dit de la " Salafia Al Jihadia " ainsi que le " Groupement islamique des combattants marocains ".Nombreux d’entre eux, indique le rapport de la délégation marocaine, ont pris part, dans les années 80, à la "guerre sainte" contre les forces soviétiques déployées en Afghanistan pour protéger l’ancien régime communiste de Kaboul, inféodé à Moscou. La première alerte a été sans aucun doute celle des attentats d’Atlas Asni à Marrakech en août 1994. Des éléments d’origine algérienne et de nationalité française tel Stephane Aït Idder y avaient trempé. L’investigation sur cette affaire a permis de découvrir que le recruteur de la bande d’Asni, un certain Abdelilah Zyad, appartient depuis au réseau Al Qaïda de Ben Laden et qu’il aurait même reçu un entraînement en Afghanistan.

Remonter les filières

La deuxième alarme viendra quelques années plus tard avec l’éclatement de l’affaire "opération Gibraltar" et l’arrestation de trois terroristes saoudiens, Hilal Jaber Aouad Alassiri, Zouheir Hilal Mohamed Al Tbaiti et Abdellah M’sefer Ali Al Ghamdi, à Casablanca. L’affaire remonte au 11 mai 2002, (toujours un mois de mai) date à laquelle les éléments de contre-subversion de la DST avaient arrêté à l’aéroport de Mohammed V un groupe de 6 passagers porteurs de passeports saoudiens qui devaient prendre le vol Casablanca-New York. Selon les conclusions de l’enquête judicaire, la “cellule d’Al Qaïda infiltrée au Maroc s’apprêtait à commettre des actes terroristes à l’intérieur du pays et à partir de Sebta et Mellilia contre des navires occidentaux transitant par le détroit de Gibraltar”. Le scénario se résumait ainsi : lancer des Zodiacs pilotés par des kamikazes et bourrés d’explosifs contre des navires de l’Otan ou des bâtiments militaires américains de passage dans le détroit. Les terroristes saoudiens auraient même eu l’intention de détourner l’avion qui relie Casablanca à New York et le faire exploser sur un objectif en territoire espagnol. L’opération Gibraltar n’aura pas lieu mais il semble bien que le chef d’Al-Qaida n’a pas dit son dernier mot. Nous sommes toujours en 2002 et les plaintes contre X pour agressions physiques, meurtres se multiplient partout dans le pays sans pour autant découvrir le ou les auteurs de ces abominables crimes. C’est l’affaire Youssef Fikri, l’émir du groupe islamiste Al Hijra Wa Takfir, et auteur de plusieurs crimes, qui éclate au grand jour en juillet 2002. Avec une trentaine de jeunes islamistes, Youssef Fikri (condamné à mort) a décidé de combattre l’empire du mal et les impies. Il est vigoureusement convaincu qu’il a une seule et unique mission sur terre : "conseiller le bien et dissuader du mal". Il est devenu tueur en série. À l’actif de cet émir sans domicile fixe plusieurs meurtres avec préméditation qu’il a avoués devant les juges de la Cour d’appel de Casablanca : son oncle de Safi, un couple de jeunes du Bidonville Sekouila, un policier de Salé, un notaire à Casablanca et son propre colocataire avec qui il avait partagé une maisonnette à Nador.

Violence meurtrière sans précédent

Les références de cet émir, qui a quitté le collège sans décrocher le brevet, sont purement afghanes. Comme ses confrères du mouvement “Sirat Al Mostaqim” de Miloudi Zakaria (un autre intégriste condamné à 30 ans de prison) et commis plusieurs forfait de ce genre au quartier Sidi Moumen, l’émir du groupe Al Hijra Wa Takfir se propose de pallier les carences des services de l’ordre public. À l’opposé des islamistes softs, ceux de l’émir Youssef prêchent le djihad, recrutent des nouveaux combattants, des dizaines de jeunes pour les endoctriner, les former au combat, à la clandestinité et n’hésitaient pas à faire la loi dans les quartiers périphériques. Au jour d’aujourd’hui, note le rapport de la DGST, certains membres du réseau islamiste de Youssef Fikri courent toujours. Leur émir, détenu à Kénitra, (au couloir de la mort) est convaincu qu’il n’a fait qu’appliquer la chariâa. De sa cellule, il dit, dans toutes ses sorties médiatiques (la dernière a été publiée dans les colonnes de l’hebdomadaire casablancais Al Ayyam ) qu’il ne regrette rien. Absolument rien. A partir de cette date, le mot d’ordre est donné. L’heure est grave, la menace d’attentats est plus qu’une évidence. La chasse aux terroristes est déclenchée et la DGST s’est activée pour déjouer les projets d’Al Qaïda au Maroc. Les services de renseignement, dirigés à l’époque par le général Hamidou Lâanigri, donnent l’alerte pour d’éventuels projets terroristes qui visaient à coups sûr le Maroc. Où ? Quand ? La réponse, nous l’avons apprise un vendredi 16 mai 2003 en milieu de soirée. C’était à Casablanca. Ce qui ne devait jamais arriver arriva. Cinq attentats simultanés d’une rare violence meurtrière perpétrés par un commando ont semé la mort dans cinq endroits différents à Casablanca. Quarante cinq morts et une centaine de blessés plus ou moins graves entre les cinq cibles visées, à savoir la Casa de Espagna, l’alliance israélite, le restaurant italien Positano, l’hôtel Farah et le cimetière juif.

Ce qui devait arriver, arriva

Les 14 aspirants au martyre sont tous des Marocains âgés entre 20 et 30 ans. Avaient-ils répondu à un ordre venant des dirigeants d’Al Qaïda ? Leurs chefs marocains ont-ils profité des attentats de Riyad, survenus quelques jours seulement avant ceux de Casablanca, pour frapper à leur tour ? Le modus operandi est en tout cas identique : des hommes se font exploser au même moment pour créer la panique. Le plan était diabolique et bien pensé. Même si à Casablanca la mise en oeuvre semblait plus artisanale. Le lendemain de la tragédie, les auteurs de ces horribles attentats étaient déjà identifiés, et l’un, très sérieusement blessé dans l’attentat de l’hôtel Farah, Mohamed El Omari, a été arrêté le soir même des attentats. Tous viennent de Sidi Moumen, un quartier très populaire où les HLM décrépis entourent quelques bidonvilles sauvages, à la sortie de Casablanca. Le kamikaze qui a raté son coup n’a pas fait beaucoup d’efforts pour donner ses amis. S’ensuit une enquête interminable qui a permis de neutraliser 1049 islamistes, dont la culpabilité de certains est avérée. Certains instigateurs ont péri, comme c’est le cas de Abdellah Bentassir "alias Moul Sebbat" décédé lors de son transfert de Fès à Casablanca suite à un problème cardiaque ou un Karim Mejjati décédé tout récemment en Arabie Saoudite lors d’un raid lancé par la police saoudienne, emportant certaines zones d’ombre dans leur tombes.

Menaces terroristes

Le Maroc découvrira par la suite que les réseaux terroristes implantés clandestinement dans le pays avaient un lien avec une poignée d’islamistes radicaux venus de l’étranger. C’est le cas notamment de ce Ben Laden aux yeux bleus, le Français Pierre Robert Richard (alias Abou Abderrahmane), arrêté à Tanger à quelques semaines seulement après le démarrage de l’enquête du 16 mai. Dans la foulée, le Français a appris aux enquêteurs que sa cellule préparait plusieurs attentats meurtriers dans le pays, entre autres des camps militaires des Forces armées royales pour se procurer des explosifs et de l’artillerie. Et pour ce faire l’émir français, marié à une marocaine et installé à Tanger, aurait recruté des jeunes dans ces mêmes régions pour les former à la manipulation des armes et à la fabrication d’explosifs. Avant de regagner le Maroc, Abou Abderrahmane a fait des voyages en Turquie et en Afghanistan, où il avait suivi des entraînements militaires et appris à manipuler les armes et fabriquer des explosifs. En somme, l’enquête du 16 mai, toujours en cours, a révélé que l’extrémisme islamiste au Maroc a bel et bien pris forme. Ses dangers meurtriers sont bien réels et ses sympathisants ne manquent pas. Derniers évènements en date, l’agression de l’animatrice Télé de 2M, Nassima Al Hor, la semaine dernière, à Casablanca, pour la simple raison qu’elle ne portait pas le voile.


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