mardi 12 décembre 2017

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Quelles entreprises stratégiques pour la France ?

Olivier Mellerio, Anne-Claire Taittinger et Michel Bernardaud*, le Figaro

mercredi 18 mai 2005, sélectionné par Spyworld

Le gouvernement multiplie les mesures visant à soutenir et développer la compétitivité et l’innovation dans l’industrie française. Les chantiers du plan innovation - notamment la création du statut de jeune entreprise innovante (JEI), le projet de création d’une Agence nationale de la recherche (ANR), le rapprochement de l’Agence française de l’innovation (Anvar) et de la Banque du développement des PME (BDPME) au sein d’Oséo, la création prochaine de l’Agence de l’innovation industrielle (AII) et enfin l’appel à projets sur les pôles de compétitivité -, sont autant de preuves de la volonté du ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie de se conformer aux objectifs de Lisbonne.

En mars, l’Etat a décidé d’allouer des fonds importants pour soutenir les entreprises stratégiques. Ce fonds d’investissement vise à protéger les start-up technologiques non cotées contre la mainmise des groupes étrangers. Le dispositif mobilise expertise publique et apports privés, grâce à la création de 5 fonds de capital-risque totalisant plus de 200 millions d’euros. L’Etat conserve un droit de regard avec le comité de sélection et de suivi, présidé par le haut responsable à l’intelligence économique, Alain Juillet, et par la participation minoritaire de la Caisse des dépôts et consignations.

Efforts nécessaires et légitimes, certes, mais qui passent sous silence d’autres secteurs eux aussi innovants, eux aussi « sensibles », et qui méritent le statut d’entreprises stratégiques.

Les maisons de luxe françaises, que nous représentons au Comité Colbert, sont au nombre d’entre elles.

Certaines de nos marques ont été acquises par des entrepreneurs visionnaires qui, conscients du potentiel de richesse qu’elles représentaient, ont constitué de puissants groupes : ils ont ainsi assuré la pérennité de marques légendaires et donné une assise forte à notre secteur.

La France du luxe présente aujourd’hui cet atout de bénéficier de quelques leaders mondiaux, lesquels sont entourés et confortés de nombreuses entreprises de taille moyenne et petite, leur permettant de se renforcer mutuellement. Parmi celles-là, beaucoup sont encore des PME indépendantes et familiales, à l’instar des start-up technologiques.

Comme la haute technologie, le luxe constitue un enjeu économique réel pour la France et l’Europe, sa zone d’influence s’étendant jusqu’en Asie et en Amérique. En son temps, Colbert développait les industries manufacturières qui, largement exportées, contribuaient déjà au rayonnement de la France. En 2004, au Comité Colbert, nos membres employaient 30 000 per sonnes et réalisaient 12 milliards d’euros de chiffre d’affaires consolidé, dont près de 80% à l’exportation, un taux amené à grandir à l’avenir. Performance supérieure à celle de l’informatique, très proche de celle de l’aéronautique... Au Japon, avec 16% du montant des importations en provenance de la France, l’industrie du luxe vient en tête de tous les secteurs.

Et le potentiel à venir est immense : l’ouverture de vastes marchés émergents comme la Chine, la Russie ou l’Inde donne à la France une formidable opportunité pour continuer à développer des activités à forte marge et à forte valeur ajoutée, à condition de conserver collectivement la maîtrise de ce secteur stratégique et de ne pas dilapider les sources de son rayonnement.

Comme pour les start-up, l’innovation est au coeur des maisons de luxe. Elles sont nées d’un savoir-faire novateur et ne cessent d’innover. C’est la condition de leur survie. L’OCDE a, depuis 1992, établi que l’innovation ne se résume pas à ses aspects technologiques et a recensé les deux formes qu’elle pouvait prendre au sein des entreprises : technologique et non technologique. Recherche et développement, nouveautés technologiques... nous connaissons tout cela ; le premier déposant de brevets en France est un groupe de cosmétiques. Mais la spécificité du luxe réside aussi dans l’innovation non technologique, que nous appelons plus volontiers anthropocentrée. C’est de cette innovation-là que nous sommes porteurs, elle qui fait du facteur humain - créativité, transfert d’informations, service, culture d’entreprise - l’élément clé du changement.

Si la France a réussi à imposer son leadership mondial dans le domaine du luxe, c’est parce que ses maisons ont su faire preuve d’une capacité créative inégalée pour atteindre la perfection dans la fabrication des produits mais aussi, et c’est le plus souvent sous-estimé, pour sa capacité collective à créer un imaginaire séduisant pour les marchés étrangers. Baignant dans un tissu de créativité, tant par les talents qu’elles ont su s’attirer que par ceux auxquels elles font appel dans le réseau multiforme de la création contemporaine, nos maisons incarnent la modernité française.

Il est donc indispensable de maintenir la masse économique critique qui peut permettre à notre pays de conserver son avance dans un des seuls secteurs de valeur ajoutée où il dispose aujourd’hui d’un atout concurrentiel incontestable pour son avenir.

Or, comme les start-up, les PME du luxe ont besoin d’un soutien financier pour se développer tout en perpétuant leurs métiers ancestraux. Nos savoir-faire d’excellence, qui reposent sur la transmission orale, relèvent du patrimoine immatériel. Aujourd’hui, l’enjeu consiste à concentrer nos efforts pour que ces métiers uniques restent en France. Plus précisément dans nos régions. L’une des particularités du Comité Colbert réside en effet dans la territorialité de ses métiers : les tissus et la décoration dans le Nord, la porcelaine dans le Limousin, le cristal dans l’Est... Où la couture pourrait-elle se faire ailleurs qu’à Paris ? Et le champagne ailleurs qu’en Champagne ? Territoires et culture sont déterminants.

Si chaque grande marque française de luxe a su se créer à l’étranger un capital immatériel spécifique, la conjugaison de ces grandes marques incarne et s’identifie, dans l’imaginaire des clients étrangers du luxe, à l’image même de la France. Il paraît donc essentiel que les autorités publiques se soucient du devenir de ce patrimoine, dont dépend, en partie, la prospérité économique et culturelle future du pays.

Stratégiques ? Nos maisons le sont à tous les égards : créatrices d’emplois, grandes exportatrices, innovantes, elles sont le fer de lance d’une économie de la connaissance. La très haute valeur ajoutée qu’elles génèrent fait que notre activité est porteuse d’avenir. Car sur quelle autre industrie la France et l’Europe pourraient-elles se concentrer si ce n’est sur une industrie à forte valeur ajoutée ? Soulignons à cet égard que l’industrie du luxe continue, contre vents et marées, à créer de l’emploi industriel et à ouvrir des sites de production en France, avec 19 sites ouverts dans les cinq dernières années.

Les étrangers ne s’y trompent pas, qui commencent à racheter nos marques, parties intégrantes de notre patrimoine national, éléments de notre histoire et de notre culture. Les difficultés nées du 11 septembre, de la guerre en Irak, du sras, mais aussi et surtout de la faiblesse du dollar ont en effet fragilisé notre industrie de main-d’oeuvre.

Or nos maisons ont actuellement besoin de changer de modèle, de changer de dimension, pour assurer leur développement international et se donner les moyens de relever le défi de la globalisation. Cette mutation nécessite du temps et des capitaux propres très importants. La phase de mutation est très fragilisante et il est souvent indispensable de traverser une période de forts investissements et donc de pertes avant de tirer les dividendes de la réorganisation. Les profits, quand ils sont au rendez-vous, peuvent être considérables comme certaines success stories du secteur l’ont clairement illustré.

Nous souhaitons que les autorités françaises concernées prennent conscience de l’importance de l’enjeu et que, parallèlement à ce qui se passe dans d’autres secteurs, soient créés des outils innovants et spécifiques de financement à la hauteur des besoins.

Lorsqu’un montant d’un milliard d’euros par an est prévu pour abonder le fonds destiné à l’innovation technologique, lorsque les assureurs promettent en septembre 2004 de financer les PME de croissance, est-il injustifié de penser que des sommes équivalentes soient consacrées à renforcer l’un des segments forts de la France, secteur dans lequel, en dehors de l’Italie, elle n’a pratiquement encore aujourd’hui aucun autre concurrent crédible ?

Le bon sens populaire ne veut-il pas qu’on cherche d’abord à renforcer ses points forts, au lieu de saupoudrer ses ressources dans des secteurs où l’avantage concurrentiel de la France est beaucoup moins évident ?

La France est riche de son patrimoine industriel : l’industrie du luxe en est l’un des plus actifs représentants. Sachons faire fructifier cette richesse qui porte l’image d’excellence de notre pays.


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