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Très chère défense électorale...

Laurent Zecchini, le Monde

jeudi 15 mars 2007, sélectionné par Spyworld

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On méconnaît le poids du lobby des armées pendant les campagnes électorales ! L’institution militaire a mis en oeuvre une stratégie habile pour faire comprendre aux candidats qu’ils seraient mal jugés s’ils ne s’engageaient pas à maintenir la part des crédits de la défense à 2 % du PIB. Et cela a parfaitement fonctionné ! Tous, de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy, de François Bayrou à Dominique Voynet, de Jean-Marie Le Pen à Marie-George Buffet, en sont d’accord : dans un environnement international dangereux où les menaces ont simplement changé de nature, il serait "irresponsable", comme le répète Michèle Alliot-Marie, de baisser la garde.

Tous ont repris à leur compte le chiffre invoqué par la ministre de la défense, en oubliant qu’aux normes de l’Alliance atlantique, le budget français de la défense atteint seulement 1,7 % du PIB (hors pensions), contre 2,13 % pour le Royaume-Uni. Une chose est sûre : plus personne ne s’avise aujourd’hui de reprendre à son compte ce que Laurent Fabius, alors premier ministre, avait appelé les "dividendes de la paix", lorsque, à la fin de la guerre froide, les pays européens avaient amputé les crédits militaires.

La multiplication des conflits régionaux et asymétriques et la mondialisation du terrorisme ont montré à quel point ce choix était précipité. Pour l’opinion, la défense et la sécurité se rejoignent en une seule priorité, à laquelle les gouvernants doivent consacrer des ressources substantielles, sans barguigner. La campagne présidentielle l’illustre : chacun rivalise de propositions pour revaloriser la condition des 429 990 militaires français, se préoccuper du sort des femmes (14 % des effectifs), de la formation, du logement, de la mobilité géographique, de la reconversion des militaires, bref du "lien armée-nation", dont rien n’indique pourtant qu’il soit menacé.

Peu importe : il est apparu urgent d’instaurer un service civique obligatoire, et d’envisager son financement, d’autant que s’il doit s’appliquer aux 800 000 garçons et filles d’une classe d’âge, il en coûtera plusieurs milliards d’euros. Les candidats se sont engagés à combler les lacunes en matériels et en équipements, sans s’aventurer à chiffrer leurs promesses. Il serait étonnant que les armées perçoivent tous les avions Rafale, les hélicoptères Tigre et NH90, les frégates Fremm, les sous-marins Barracuda, le deuxième porte-avions, les missiles, les systèmes de combat Félin, les véhicules blindés VBCI, qui ont été promis.

Sans compter le coût de la modernisation de l’arsenal nucléaire, de la numérisation du champ de bataille et des priorités que sont le spatial, le renseignement, la protection du territoire et la défense antimissile de théâtre... De toute façon, il manquera déjà de 40 à 70 milliards d’euros d’ici à 2015 pour réaliser la programmation militaire arrêtée en 2003. Dépensiers, les programmes des candidats se ressemblent beaucoup sur le plan doctrinal, au point que les divergences entre Ségolène Royal, Nicolas Sarkozy et François Bayrou ne touchent guère à l’essentiel, en grande partie parce que la gauche a accompli un cheminement idéologique drastique.

La fin de la conscription et la professionnalisation de l’armée avaient déjà marqué une rupture par rapport à la référence chère à Jaurès de la "nation en armes", et l’aggiornamento sur la dissuasion nucléaire est consommé. La gauche n’a plus guère d’objections au mouvement de privatisation qui s’est opéré dans l’industrie de la défense et, si elle critique la "multiplication sans discernement" des opérations extérieures, elle n’en remet pas en cause le principe. S’agissant de la dissuasion, la "rupture" pourrait venir de Nicolas Sarkozy, qui annonce une "remise à plat" de sa doctrine d’emploi et une soumission des programmes nucléaires aux "exigences d’optimisation du rapport coût-efficacité". Ce dernier concept est d’application incertaine, mais il est vrai que la doctrine d’emploi a connu avec Jacques Chirac des inflexions qui ont plutôt contribué à brouiller le message. En matière de dissuasion, a dit Ségolène Royal, toute "dérive vers des conceptions d’emploi" est à bannir.

MUTUALISER LES EFFORTS

La défense est le domaine où la "recette" européenne fait florès. Puisqu’il faut faire des économies dans les crédits militaires, la bonne approche est de mutualiser les efforts dans un cadre européen. Le discours de Mme Royal sur l’Europe de la défense est peu ou prou à l’unisson de ceux de M. Sarkozy et de M. Bayrou : personne ne veut que l’Alliance atlantique devienne le "gendarme du monde" en "concurrençant l’ONU", et chacun appelle de ses voeux une relance européenne. M. Sarkozy a tenu sur ce point un langage pragmatique plutôt inusité : "Sans une Europe politique résolue à affirmer son rôle sur la scène internationale, il est à craindre que la défense européenne ne progresse guère plus loin que le stade actuel." Dont acte : la défense européenne est en panne.

La candidate socialiste a bien tenté de lui donner un coup de fouet avec la question récurrente du deuxième porte-avions, mais la suggestion ne mène pas très loin. La décision de projeter un tel bâtiment sur un théâtre d’opérations, à plus forte raison le Charles-de-Gaulle avec ses armes nucléaires, est un geste diplomatique majeur qui supposerait que l’Europe soit incarnée par une entité politique incontestable.

C’est à bon droit que la France dénonce la pusillanimité des Britanniques, manifeste dans le refus de Londres de donner à l’Agence européenne de défense les moyens de mener une politique industrielle audacieuse. Mais la France peut-elle se targuer d’avoir fait le choix d’une intégration progressive de ses forces armées dans la défense européenne ? A l’évidence non. L’armée française reste une armée qui, en dépit de crédits limités, d’effectifs réduits et d’un environnement international mouvant, veut assumer toutes les postures et toutes les missions, en ne renonçant à aucun de ses matériels.

Le "modèle d’armée 2015" est dépassé : chacun le savait, mais il a fallu la campagne électorale pour que ce fût dit. Quant à la question du deuxième porte-avions, elle est exemplaire. Outre qu’il s’agit d’un investissement lourd (2,5 milliards d’euros), qui ne laissera pas indemnes d’autres programmes, elle illustre les aléas d’un débat sur les questions militaires concentrées sur les moyens et non sur les finalités et les ambitions de la politique de défense. Ce sera au prochain chef de l’Etat de prononcer des arbitrages, si possible à l’issue d’un débat national associant - ce serait une première - le Parlement. Mais tel n’est manifestement pas l’objet de la campagne électorale.


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