jeudi 14 décembre 2017

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Sur les traces des djihadistes du Sahara

Thierry Oberlé, le Figaro

lundi 19 mars 2007, sélectionné par Spyworld

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Al-Qaida renforce son implantation en Afrique, grâce à des bases mobiles installées dans le Sahel. L’organisation compte sur l’appui des combattants salafistes algériens pour exporter le djihad dans toute la région. Devenu al-Qaida au Maghreb, l’ex-GSPC algérien se sert du nord du Mali comme d’un sanctuaire, qui focalise aujourd’hui les craintes de Washington.

Kidal, ce que le Pentagone nomme le « nouveau front de la guerre contre la terreur », rappelle le Désert des Tartares. Entourée de murailles de roches noires, la capitale des Touaregs - une bourgade de quelques milliers d’habitants - compte un fortin, un ex-bagne, vestige lugubre de l’occupation française et, dans un bassin du jardin de la préfecture un crocodile, à l’âge indéterminé, légué par un administrateur colonial.

Il faut pour aller à Kidal emprunter l’itinéraire des caravanes qui reliait, à l’époque du commerce saharien, la cité malienne de Gao à In Salah en Algérie. Fréquentée la nuit par des contrebandiers roulant à tombeaux ouverts, la piste bifurque en chemin vers l’est, pour se perdre dans la caillasse jusqu’à sa destination finale. La frontière algérienne est à quelques heures de camion. Ici, rien ne pousse à part des broussailles. Un avion militaire atterrit une fois par semaine si la météo le permet. Il n’y a pas de vols commerciaux. Le terrain d’aviation sert de lieu de rencontre aux chèvres du coin. Il se distingue à peine des grands espaces qui s’étendent à l’infini.

Comme dans le roman de Dino Buzatti, l’ennemi est invisible. Des colonnes d’al-Qaida sillonnent pourtant cette partie du Sahara qualifiée par Washington de « foyer émergent du terrorisme ». Engagés dans un programme de partenariat avec les armées des pays riverains, les États-Unis cherchent à installer un commandement opérationnel sur le continent africain pour contrer cette menace encore diffuse.

« Zone grise »

Les bandes armées circulent dans le Sahel en se jouant des frontières algériennes, maliennes, mauritaniennes ou nigériennes. Les djihadistes, qui seraient une centaine, appartiennent au Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), un mouvement de guérilla issu de l’insurrection islamiste algérienne des années 1990. Ils se sont ralliés à la mouvance Ben Laden après l’échec de leur tentative de renversement par les armes du régime algérien. Depuis peu, ils ont pris le nom d’al-Qaida au Maghreb pour bien marquer leur volonté de propager le djihad à toute l’Afrique du Nord.

Partie la plus déshéritée de l’un des pays les plus pauvres de la planète, le nord du Mali est, de l’avis des experts, la place idéale pour installer une base terroriste. La « zone grise » est impossible à quadriller par un État dénué de moyens. Et sa position aux confins d’un monde arabo-musulman travaillé par le fondamentalisme religieux offre un intérêt stratégique : elle est une terre d’islam un peu en retrait de la ligne de césure entre le Nord et le Sud.

Selon un rapport de la DGSE, des volontaires étrangers suivent depuis 2004 des formations militaires prodiguées par les salafistes algériens. Des Mauritaniens ainsi que des Nigérians « ont bénéficié d’une instruction dispensée par les hommes de la région saharienne du GSPC », précise un document des services français. Quant à la police espagnole, elle estime que des Marocains recrutés sur la péninsule Ibérique sont formés au maniement des armes et des explosifs ainsi qu’à l’utilisation de toxiques dans des centres d’entraînements situés dans le Sahel. Plusieurs « stagiaires » présumés ont été arrêtés en Catalogne voici quelques semaines. Sous l’influence des idéologues d’al-Qaida, les vieux routiers algériens apprendraient également à leurs recrues à lancer des opérations suicides ; un mode opératoire qu’ils n’ont pourtant jamais appliqué chez eux en quinze ans de lutte armée.

Non localisés, l’évocation de ces camps plonge les experts en poste dans la région dans la perplexité. « Il n’y a pas le moindre écho, ni la moindre trace de l’existence de tels centres. Jusqu’à présent le nord du Mali a servi de base de repli à des groupes clandestins très mobiles », avance, sous couvert d’anonymat, un connaisseur du dossier. Il ajoute : « Le secteur ne manque pas de montagnes, ni de grottes qui permettent d’échapper à la surveillance des satellites américains, mais les terroristes ont intérêt à bouger le plus souvent possible. »

Le piège des « hommes bleus »

L’immense bande de sable qui court du Sahara occidental au Darfour est hors de contrôle. Les rares voyageurs parcourent en véhicule tout-terrain des centaines de kilomètres sans rencontrer un uniforme. Seuls des nomades apparaissent près des points d’eau. Certains d’entre eux ont signalé le passage le mois dernier d’un convoi d’al-Qaida non loin de la frontière mauritanienne. Le cortège comprenait une quinzaine de véhicules équipés de mitrailleuses 12,7 et chargés de citerne. Il filait du côté des mines à ciel ouvert de Taoudenni où des damnés continuent, comme il y a des siècles, à extraire sous un soleil de feu des plaques de sel. Une production transportée à dos de dromadaires jusqu’à Tombouctou.

Les terroristes se déplacent en Toyota LandCruiser 4,5 litres/essence - « de vraies bombes », commente un militaire habitué à circuler au diesel. Ils se ravitaillent en carburant grâce à des réserves enterrées au bord des pistes. Des « stations-service » souterraines qu’ils retrouvent par GPS. Les combattants disposent d’armes lourdes, de mortiers et de missiles terre-air. Du matériel de pointe leur permet de brouiller les écoutes de leurs communications par téléphone satellitaire Thuraya.

Les islamistes algériens bénéficient de l’indifférence, voire de l’assistance intéressée des nomades. « Les salafistes s’attirent les bonnes grâces des gens qu’ils croisent en offrant des antibiotiques lorsque les enfants sont malades, de l’aspirine, de la semoule », raconte un officier malien. « Ils gagnent les coeurs de populations pauvres en achetant des chèvres qu’ils payent le double du prix normal. »

Leur chef Mokhtar Belmokhtar, alias Benouar, noue des alliances conjonctures avec les contrebandiers. Il est lui-même un trafiquant (voir encadré) qui a bénéficié longtemps de l’indulgence des dirigeants targuis. Mais une énième rébellion touarègue contre le pouvoir central a changé la donne. Plusieurs centaines de guerriers ont pris le maquis en mai dernier après avoir pillé des entrepôts militaires à Kidal et à Ménaka. Conduits par un déserteur de l’armée malienne, les insurgés de l’Alliance démocratique pour le changement réclamaient, depuis leur refuge des hauteurs de l’Adrar des Ifoghas, des mesures en faveur de leur région et un statut d’autonomie.

Alger entra alors en scène dans le rôle du parrain. Un accord entre Bamako et l’Alliance fut signé en juillet dans la capitale algérienne. Trois mois plus tard, les « hommes bleus » attiraient les islamistes dans un piège. Une tractation liée à un trafic aurait servi de prétexte au rendez-vous. L’embuscade, suivie depuis son véhicule par un général algérien, se solda par une déroute du GSPC et la mort d’un des adjoints de Belmokhtar. Les salafistes ripostèrent, tuant sept rebelles lors d’une contre-attaque sanglante. Ce fut le prix à payer par les Touaregs pour obtenir une reconnaissance internationale. Les États-Unis se félicitèrent de voir les supplétifs d’Alger donner enfin un coup de balai dans leur arrière-cour. « Nous avons dit aux Touaregs : vous côtoyez les GSPC, essayez de vous en débarrasser. Le gouvernement malien n’est pas en mesure d’agir. Il n’y a personne d’autres que les Touaregs pour occuper le vide », explique dans son bureau de Bamako, Abdelkrim Ghraïb, l’ambassadeur d’Algérie au Mali.

Un mariage fastueux

Rentrés dans le rang, les rebelles ont remis en grande pompe les armes volées à l’armée régulière malienne. Ou du moins celles qui n’ont pas été revendues au début du conflit à des trafiquants et qui seraient aujourd’hui dans les mains des islamistes. Cantonnés dans un campement à Kidal, les ex-insoumis devraient intégrer des unités spéciales de l’armée malienne à commandement targui. Avec pour mission de sécuriser les frontières. « Les Maliens ne veulent pas mourir en combattant al-Qaida. C’est selon eux un problème arabe qui concerne les Occidentaux. Les Touaregs sont en revanche motivés, car ils défendent leur territoire », assure Eglasse Ag Idar, le porte-parole de l’Alliance. « On ne va pas les chasser à la manière des Américains depuis les étoiles, mais dans la poussière et la chaleur », poursuit-il.

Le chef politique de l’Alliance et icône historique du mouvement touareg, le charismatique Iyad Ag Ghaly, n’a pas toujours défendu ce point de vue. Choisi en raison de ses accointances avec le GSPC, il a servi en 2003 de médiateur dans les négociations pour la libération des touristes allemands et autrichiens enlevés dans le Sahara par les salafistes algériens. Les otages furent finalement libérés contre une forte rançon. Mokhtar Belmokhtar obtint en contrepartie d’un dénouement heureux un droit d’asile au Mali. « On lui avait promis de le laisser tranquille à condition qu’il ne se livre pas à des actions hostiles sur notre sol », confirme le colonel El Hadj Gamou, le chef de la 1re région militaire qui avait rencontré le chef terroriste algérien en 2003.

Belmokhtar profita de cette période de répit pour, dit-on, épouser une jeune malienne d’origine arabe de Tombouctou. Le mariage aurait donné lieu à de spectaculaires réjouissances. La légende veut qu’il ait investi dans du bétail avant de se séparer sous la pression algéro-américaine de ses troupeaux de dromadaires. Quelques jeunes nomades maliens auraient rejoint son groupe par appât du gain plus que par conviction religieuse. Mais la contagion reste limitée. À Kidal, les muezzins chantent en sourdine et les hommes d’épée locaux ont plus de poids que les prêcheurs venus du Pakistan. Pour l’instant, l’instabilité chronique de la région est avant tout entretenue par la marginalisation des Sahéliens. La rencontre du ghetto et de l’extrémisme religieux peut toutefois se révéler explosive si le rigorisme des sectes fondamentalistes parvient à prendre racine dans le désert.


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