vendredi 20 octobre 2017

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Espionnage : l’affaire Asghari

Philippe Boulet-Gercourt, le Nouvel Observateur

mercredi 28 mars 2007, sélectionné par Spyworld

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Ancien vice-ministre de la République islamique d’Iran, le général Asghari n’a plus donné signe de vie depuis février. A-t-il fui en Occident ? A-t-il été enlevé par la CIA ou le Mossad ? Une chose est sûre : il constitue une mine d’informations pour les Occidentaux

Un homme a disparu. C’est à peu près la seule chose dont on soit sûr. Le général iranien Ali Reza Asghari, ancien commandant des gardiens de la révolution et ancien vice-ministre de la Défense, s’est évanoui dans la nature. L’histoire ne dit pas s’il portait un feutre mou ou une fausse barbe, mais ses moustaches imposantes semblent dissimuler suffisamment de secrets pour faire saliver les Américains et les Israéliens. Pour la première fois depuis une éternité, un personnage clé du régime des mollahs semble être passé à l’Ouest. Mais où est-il ? Qui est-il vraiment ? Quel âge a-t-il ? A-t-il fait défection ? L’a-t-on kidnappé ? L’histoire ressemble à un roman de John le Carré. Ou mieux : au « Rashomon », d’Akira Kurosawa, avec des versions très différentes du crime selon celui qui l’a perpétré.

L’action se déroule sur les rives du Bosphore, à Istanbul. C’est là que l’ancien général a posé ses valises le 7 février dernier, selon la version dominante de l’histoire, avant de disparaître. Comment ? Ce n’est pas clair. Selon les uns, deux étrangers lui ont réservé une chambre au luxueux Ceylan Intercontinental le 6 février, qu’ils ont payée cash. Il a pris possession de sa chambre le lendemain, puis s’est évaporé. Pas du tout, répondent d’autres, il avait réservé sa chambre à l’Intercontinental mais a finalement opté pour un autre hôtel bon marché. Plus exactement, ajoute une troisième source, il s’est plaint auprès de ses supérieurs que l’Intercontinental n’était pas assez sûr et a réservé trois chambres à l’hôtel Gilan, dans ce quartier de Tasim que prisent les Iraniens. N’importe quoi, rétorque Ziba Ahmadi, une femme qui affirme être l’une de ses deux épouses, il s’agissait de l’hôtel Jeyran, et la date de son arrivée est le 6 décembre, pas le 7 février : « Nous avons été en contact avec lui jusqu’au 8 décembre, après quoi son téléphone portable a été déconnecté. » Les médias occidentaux, dit-elle, ont tout faux. Asghari n’a pas fait défection, il a été kidnappé par le Mossad ou la CIA. Il n’a pas 63 ans, mais 46. Il n’était pas en voyage officiel, mais en séjour d’affaires, vendant des olives et de l’huile d’olive...

Tout le monde est au moins d’accord sur un point : Asghari venait de Damas. Qu’y faisait-il, si ce n’est vendre de l’huile d’olive ? Avouons un faible pour la version james-bondesque offerte par un journaliste israélien, Uzi Mahnaimi, dans le « Sunday Times » de Londres. Ali Reza Asghari, écrit-il, était devenu un espion au service des Occidentaux en 2003. Sa « fuite audacieuse » via Damas aurait été organisée par les services occidentaux, alors qu’il était sur le point d’être démasqué par la redoutable Vevak, l’agence iranienne de renseignement. L’exfiltration aurait demandé plusieurs mois de préparation, le temps nécessaire pour mettre à l’abri au moins dix membres de sa famille. Arrivé à Damas, Asghari aurait attendu que sa famille soit hors d’Iran pour passer en Turquie, puis à l’Ouest.

« Quand il était à Damas, il a envoyé un fax ou un mail à Téhéran expliquant que l’un de ses contacts, un trafiquant d’armes, était en Turquie et voulait le rencontrer », croit savoir Alireza Nourizadeh, un journaliste iranien qui s’est confié à Newsmax (une officine de presse américaine aux mains des conservateurs). S’il est effectivement passé à l’Ouest de son plein gré, il est probable qu’il avait été recruté bien avant sa défection. Sa disparition compliquée ne cadre pas avec un simple walk-in, une défection spontanée où l’agent se présente à la porte d’une ambassade ou d’un consulat ennemi. De même, il est très facile d’imaginer qu’il soit actuellement débriefé sur une base de l’Otan (en Allemagne, dit la rumeur). Les Etats-Unis disposent de bases militaires en Turquie, un pays où les Américains comme les Israéliens comptent de nombreux appuis. Ils n’auront eu aucune difficulté à exfiltrer le général à qui, dit-on, un faux passeport a été fourni. Qui est-il, ce général ? Les Iraniens ont tenté de minimiser son importance, expliquant qu’il était « sorti du circuit » depuis quatre ou cinq ans. Mais ils ne nient pas ses responsabilités au sein des gardiens de la révolution ou son passage à la Défense, vice-ministre jusqu’au début de 2005, sous l’ancien président Khatami. « Un très haut calibre, a confié au « Washington Post » Danny Yatom, l’ancien chef du Mossad. Il a occupé une fonction de très haut niveau pendant de longues années au Liban. Il était de fait le commandant des gardiens de la révolution » dans ce pays. « Il est l’homme qui a construit, promu et fondé le Hezbollah pendant ces années-là », ajoute Ram Igra, un ancien responsable du Mossad. Si c’est exact, le général est effectivement une prise de choix (même s’il ne semble pas avoir été impliqué, de près ni de loin, dans le programme nucléaire iranien). C’est que le Hezbollah s’est toujours vanté d’être resté impénétrable aux services de renseignement occidentaux. « Israël ne connaît pas nos capacités à tous les niveaux. L’ennemi sioniste n’a pas réussi à infiltrer notre groupe », se vantait Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, l’été dernier.

S’il a effectivement été la cheville ouvrière iranienne du Hezbollah, avec ses 600 ou 700 pasdarans de l’époque, Asghari pourrait se révéler une mine d’informations. Il connaît sans doute le sort de Ron Arad, ce militaire israélien dont le F-4 avait été abattu en 1986 au-dessus du Liban et qui est depuis missing in action (et presque certainement mort). Il a peut-être même vu à Istanbul les grands panneaux d’affichage offrant 10 millions de dollars à qui fournirait une information permettant de retrouver Ron Arad. Si Asghari est l’homme que l’on croit, les rouages du Hezbollah, son modus operandi, ses filières d’approvisionnement en armes, ses chefs terroristes n’ont aucun secret pour lui. Selon Robert Baer, un ancien responsable de la CIA au Moyen-Orient, Asghari était le contact privilégié d’Imad Mougniyeh, l’un des terroristes les plus recherchés par l’Europe et les Etats-Unis, responsable, entre autres, de l’attentat suicide de Beyrouth en 1983. A Washington, certains vont plus loin. Ils fantasment sur des dizaines de cellules terroristes dormantes aux Etats-Unis qui pourraient se voir activées en cas d’attaque contre l’Iran, et que les confessions d’Asghari permettraient de démanteler.

Il n’en faut pas davantage pour effrayer tous ceux qui craignent que l’administration ne refasse le coup de l’Irak et ne se saisisse de confessions d’espions - vraies ou fausses - pour justifier son envie d’en découdre avec Téhéran. L’humiliation infligée par « Curveball », cet informateur irakien bidon qui avait tellement séduit l’ex-patron de la CIA et la Maison-Blanche, est encore dans tous les esprits...

Mais comparer l’ancien chauffeur de taxi « Curveball » au général Asghari serait vraiment faire insulte à ce dernier. Si les Iraniens ont vivement réagi à sa disparition, c’est bien parce qu’elle les rend nerveux. D’autant qu’Asghari n’est pas le seul, apparemment, à leur fausser compagnie. Le colonel Amir Muhammed Shirazi, un autre gradé de haut rang des gardiens de la révolution, aurait lui aussi disparu, probablement en Irak. Le brigadier Mohammad Sultani, en charge des opérations des gardiens dans le golfe Persique, jouerait également les filles de l’air. Le consul d’Iran à Dubaï, décrit comme un officier des Gardiens, aurait fait défection auprès des Britanniques. Et ce n’est pas tout. Ardeshir Hassanpour, un scientifique nucléaire de très haut vol qui, dit-on, figurait sur la hit list du Mossad, a passé l’arme à gauche en janvier, victime d’un « empoisonnement radioactif » malencontreux. Ne manquent plus que les parapluies bulgares à la pointe enduite de ricine et l’on se croira revenu trente ans en arrière.

Bref, on est retombé dans le bon vieux monde des défections et disparitions. La mort de Hassanpour, en particulier, rappelle tous ces assassinats de scientifiques irakiens orchestrés par le Mossad à la fin des années 1970 et au début des années 1980. En un sens, c’est presque rassurant. Après une décade passée à pourchasser des fanatiques trop endurcis pour se laisser retourner, le monde retrouve ses bonnes vieilles marques. Faute de se faire la guerre à chaud, on se la fait à froid, par espions et tueurs interposés. Pendant qu’il ferraille au Conseil de Sécurité de l’ONU, où une résolution unanime vient de renforcer les sanctions contre l’Iran, Oncle Sam ressort du vestiaire ses panoplies d’espion. Le Département d’Etat se dote d’une direction régionale consacrée à l’Iran, l’Isorg (Iran-Syria Policy and Operations Group), créée début 2006 et menée dans un premier temps par la fille de Dick Cheney. Après tout, le régime iranien, corrompu et corruptible, n’est pas sans rappeler l’Union soviétique de la dernière heure. Mais les Iraniens, de leur côté, ne sont pas moins adeptes du jeu de l’espion. Ils ont montré, dans les années 1980, qu’ils étaient capables de trucider leurs opposants exilés à l’étranger sans (trop) se faire prendre. Ils sont les champions du monde du « dent pour dent », capables, s’il le faut, de violer les règles de la bonne société diplomatique. Même si personne n’oserait établir un lien direct entre la disparition du général et la capture de quinze militaires britanniques, il faut retenir la leçon plus générale : quand on cherche le Persan, on le trouve. Ce qu’exprime très poétiquement un auteur dans « Subhi Sadek », l’hebdomadaire des gardiens de la révolution : « Nous avons la capacité de capturer de beaux échantillons d’officiers blonds et de les donner en pâture à nos coqs de combat »... On n’en est pas là. Mais il faut bien reconnaître que la disparition du général Asghari, avec ou sans sa famille, âgé de 63 ou de 46 ans, capturé ou passé à l’Ouest, tombe à pic pour les Occidentaux. Ils ne vont peut-être pas apprendre où se trouvent exactement les éléments vitaux du programme nucléaire iranien, mais ils vont pouvoir jeter un coup d’oeil par le trou de la serrure. Espérons simplement que cette « guerre sans guerre » ne leur donnera pas le vertige.


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