dimanche 22 octobre 2017

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Mata Hari chez Valeo ?

Sophie des Deserts, Nouvelobs.com

vendredi 20 mai 2005, sélectionné par Spyworld

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Une espionne chinoise déguisée en étudiante, polyglotte, bardée de diplômes et ultracompétente... Retour sur une affaire presque trop belle pour être vraie

Qui n’a pas entendu parler de Li Li Whuang ? L’info est passée en boucle sur toutes les ondes : 22 ans, « bardée de diplômes », « polyglotte ». La petite Chinoise parlait allemand, espagnol, anglais et même un peu arabe, elle a appris le français en trois mois. Une « exceptionnelle compétence » parvenue à déjouer toutes les « différentes murailles de Chine informatiques » de Valeo, le célèbre équipementier automobile qui l’avait prise en stage. On apprenait que cinq, six ou dix ordinateurs d’une « puissance énorme » avaient été retrouvés dans son studio de Guyancourt. On craignait le pire, les programmes top secret des voitures de demain déjà pillés dans les usines de Wuhan, la ville natale de Li Li, qui est le centre de l’industrie automobile chinoise. Décidément, après le textile, l’Empire du Milieu attaque sur tous les fronts.

Des tas d’experts en espionnage industriel sont venus commenter à la télé l’histoire de cette Mata Hari des temps modernes. Li Li nous a bien eus. A moins, peut-être, que ce soit elle qui ait été emportée par les grands tourments de la mondialisation.

Mise en examen pour abus de confiance et accès frauduleux à un système informatique, Li Li dort depuis le 29 avril en prison. Deux jours plus tôt, elle a été interpellée à son poste de travail, à la suite d’une plainte déposée par son directeur de stage au commissariat d’Elancourt. Il s’est aperçu que l’étudiante a copié sur son ordinateur personnel des données internes à l’entreprise. C’est elle, d’ailleurs, qui l’a avoué alors qu’il lui posait une question sur un détail technique. « Un instant, j’ai tout dans mon ordinateur », aurait dit la jeune femme. Etrange maladresse pour une espionne professionnelle, d’autant que les fichiers n’ont apparemment rien de très stratégiques. Li Li est en stage depuis début février au département climatisation de Valeo, où elle travaille sur des logiciels de conception assistée par ordinateur. Selon un cadre de l’entreprise, « les fichiers retrouvés chez elle pour l’instant concernent son travail. Elle n’était pas dans un département de recherche et développement. Elle était stagiaire pour six mois, vous imaginez bien qu’elle n’avait évidemment pas accès aux documents confidentiels ». Pourquoi, alors, Valeo a-t-il porté plainte ? Pourquoi ne pas s’être contenté d’un avertissement ou d’un renvoi ? « Elle n’a pas respecté la charte de confidentialité qu’elle avait signée. Notre entreprise a une grosse culture du secret, c’est un gage de sécurité pour nos clients. Nous avons déclenché la procédure habituelle, mais normalement, ce type d’affaire n’est pas médiatisé. » Coïncidence troublante, l’affaire n’est révélée que quelques jours plus tard par l’AFP, le 2 mai, date de la visite du ministre des Affaires étrangères chinois et de l’assemblée générale des actionnaires de Valeo. L’équipementier automobile qui emploie 2500 personnes en Chine se serait bien passé de cette mauvaise publicité. Son PDG refuse le terme d’espionnage industriel, « ce n’est peut-être rien... », dit-il.

Trop tard, la nouvelle déferle sur le campus de l’université de technologie de Compiègne où Li Li poursuit un diplôme d’ingénieur. « On a été complètement ahuris, indique le directeur des études, François Orsero, Mlle Whuang n’a rien d’une Mata Hari parlant six langues et pianotant sur 6 PC en même temps. » Fille unique de hauts fonctionnaires, elle a débarqué seule en 2002 dans le cadre des accords conclus entre l’université et plusieurs lycées chinois. C’est une « petite souris », sérieuse, discrète, pas spécialement brillante, ni vraiment polyglotte. Elle ne parle ni arabe, ni allemand, ni espagnol, s’y est repris à deux fois avant d’atteindre le niveau basique en anglais. Son français, qu’elle a commencé à apprendre quelques mois avant son départ, s’est amélioré en trois ans. Selon la direction de l’université, Li Li n’a pas fait des pieds et des mains pour entrer chez Valeo, qui n’était d’ailleurs pas son premier choix de stage. « J’ai halluciné : tout ce qu’on a raconté sur elle est complètement romancé », s’indigne une amie. Yiang Liu, l’un des 23 élèves chinois du campus, est consterné : « On a retrouvé chez elle trois ordinateurs. Il n’y a rien d’étonnant, elle vivait avec son copain. En école d’ingénieurs, tout le monde a au moins un ordinateur fixe et un portable ! » Les étudiants ont créé un forum de soutien. Chaque jour apparaissent des dizaines de messages : surprise, indignation, colère contre les journalistes : « Et la présomption d’innocence ? » ; « ça y est, après les Arabes, on nous refait le coup du péril jaune ». « Eh bien, elle va rentrer chez elle avec une sacrée idée de la démocratie ! », écrit un futur ingénieur français. Un autre : « J’ai quatre ordinateurs chez moi avec des disques durs à en faire pâlir les 40 Go de Li Li. Lors de mon stage dans un des plus grands centres de recherche gaziers européens, j’avais aussi des docs confidentiels sur mes disques durs. » Dans les couloirs de Compiègne, l’histoire semble totalement folle. « Mettez-vous dans la peau d’un étudiant aujourd’hui, demande François Orsero, la première chose qu’il fait, c’est de recueillir tous les éléments nécessaires à son rapport de stage. Si on saisissait toutes les clés USB des étudiants de France... » C’est la ligne de défense constante de Li Li Whuang : les données retrouvées sur son ordinateur servaient pour son rapport de stage. Elle n’aurait pas saisi l’importance de la charte de confidentialité signée avec Valeo. Son avocat, Me Raphaël Pacouret, plaide l’innocence : « Soyons sérieux, les faits matériels qu’auraient commis ma cliente ressemblent à tout, sauf à du super-espionnage. »

Au tribunal de Versailles, certains disent aujourd’hui que « Mlle Li Li a sans doute pâti d’une conjoncture défavorable entre le problème du textile chinois et une ambiance de suspicion généralisée après l’affaire Gaccio. Tout ça s’est enflammé comme un bubon ». Ils ont vu débarquer une « petite mignonnette », « polie » et « courageuse ». Mais les apparences sont parfois trompeuses... D’ailleurs, après coup, certains collègues de Valeo ont tiqué. Ils ont confié à la police que Li Li restait tard au bureau, toujours avec son ordinateur portable, qu’elle s’intéressait en détail à l’entreprise, notamment à la grille des salaires. Surtout que, depuis, apparaissent d’autres histoires d’espionnage chinois, en Suède où des scientifiques auraient infiltré un centre spécialisé pour pirater des données non brevetées, en Belgique, où serait installé, via l’université de Louvain, un réseau multinational de renseignement économique... Le climat d’anxiété actuel impose la plus grande prudence. La juge chargée de l’affaire a décidé de maintenir l’étudiante en détention jusqu’à ce que les enquêteurs de la police judiciaire de Versailles finissent d’analyser ses ordinateurs, ses relevés de banque, de téléphone, son passé. En attendant, Li Li fait des colliers de perles et écrit de longues lettres à ses parents. Elle risque cinq ans de prison.


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