lundi 11 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > Quand les espions privés mangent le pain des services secrets

Quand les espions privés mangent le pain des services secrets

Ian Hamel, Lematin.ch

dimanche 1er avril 2007, sélectionné par Spyworld

logo

Plutôt que d’entretenir plusieurs services secrets, pas forcément très efficaces, des pays préfèrent se tourner vers des cabinets privés pour des actions ponctuelles. Après la calamiteuse affaire Covassi, l’espionnage doit-il rester aux mains du Conseil fédéral ?

Une grande société de transports routiers se faisait voler chaque semaine deux ou trois camions. Depuis des mois, les polices françaises, allemandes et italiennes étaient impuissantes. Il n’a pas fallu quatre semaines à la société privée SAS, créée par un ancien directeur de la police judiciaire française et par un ancien responsable des Renseignements généraux, pour retrouver les coupables. Les raisons ? Les policiers ne travaillent que du mardi au jeudi. « Le lundi, les fonctionnaires rentrent de week-end, le vendredi, ils se préparent au week-end », écrit Philippe Madelin, spécialiste des affaires d’espionnage, dans son dernier ouvrage « Dans le secret des services »*.

A la décharge des fonctionnaires, les enquêteurs privés sont bien mieux payés qu’eux. Et surtout, ces sociétés, comme le géant américain Kroll - qui vient d’ouvrir un bureau à Genève - possèdent davantage d’agents que tous les services secrets suisses réunis. Le géant suédois Securitas compte 180 000 salariés. Son concurrent, l’anglo-danois Securicor, affiche un chiffre d’affaires de 9 milliards de francs suisses. « L’espionnage est devenu un nouveau fromage. Les sociétés privées débauchent à prix d’or les meilleurs espions du public », constate Philippe Madelin. L’ancien journaliste de TF1 ne cache pas son hostilité vis-à-vis de ces officines : « Elles tondent la laine, elles dépècent la bête, elles ne laissent que la carcasse nue. »

Les Américains ont été les premiers à privatiser le renseignement. Cette pratique commence à toucher les pays européens. En France, la mission sécurité-sûreté d’Orly et de Roissy n’est plus entre les mains de la police mais de la société des Aéroports de Paris. Une entreprise qui répertorie, stocke des informations, et en échange avec les policiers français, mais aussi américains et d’autres pays. Les petits pays, comme la Suisse - qui ne dispose que de 250 à 300 agents - sont tentés d’utiliser des enquêteurs privés pour des missions ponctuelles. D’autant que l’affaire Covassi, évoquée dans « Le Matin dimanche » de la semaine dernière, a provoqué un certain traumatisme dans l’univers du renseignement suisse. Les agents, qui doivent justifier financièrement auprès de leur hiérarchie d’un déplacement de Genève à Yverdon, ont appris qu’il était prévu de payer à la « taupe » du Centre islamique de Genève un voyage au Soudan, aux frais du contribuable, sous prétexte d’enquêter sur les islamistes.

Plutôt que de demander à des fonctionnaires, mal préparés et peu motivés, de suivre l’activité des opposants kurdes ou tamouls, pourquoi le Département de justice et police ne passerait-il pas un contrat avec un cabinet comptant dans ses rangs des spécialistes du Kurdistan ou du Sri Lanka ? « Le problème, c’est que le regard suisse sur une menace n’est vraisemblablement pas le même que le regard d’une société privée, par exemple anglo-saxonne, sur cette même menace », met en garde Jacques Baud, ancien membre des services de renseignement suisses et expert en politique de sécurité.

* Philippe Madelin, « Dans le secret des services. La France malade de ses espions ? » Editions Denoël, 409 pages.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :

2 Messages de forum