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Bundeswehr, armée "morale et civique"

Laurent Zecchini, le Monde

mardi 3 avril 2007, sélectionné par Spyworld

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Augmentez la taille du texte Diminuez la taille du texte Imprimez cet article Envoyez cet article par e-mail Recommandez cet article Citez cet article sur votre blog Classez cet article L’Allemagne se méfie encore d’elle-même et de son passé. Pour s’en convaincre, rien ne vaut une visite à l’Innere Führung, ce centre de "formation morale et civique" de la Bundeswehr, situé à Strausberg, à l’est de Berlin. Nous sommes sur le territoire de l’ancienne RDA, à 60 kilomètres de la frontière polonaise. Dans ce creuset de l’armée allemande démocratique et réunifiée, les officiers et sous-officiers acquièrent un corpus de valeurs qu’ils seront chargés d’enseigner aux 245 700 hommes et femmes de la Bundeswehr, afin de faire de chacun d’eux un "citoyen-soldat" en phase avec l’Etat de droit.

Les locaux de l’Innere Führung conservent le style impersonnel et froid des bâtiments officiels de l’ancienne Allemagne de l’Est. L’aspect de la principale salle de conférence n’a pas bougé depuis le 3 octobre 1990, date à laquelle elle fut le cadre de la dissolution de la NVA (Armée nationale populaire de l’ex-RDA), et donc du pacte de Varsovie. Aux murs, des affiches vieillottes invitent à "rejoindre la Luftwaffe".

Dans le hall de l’école, un mur blanc a été érigé pour dissimuler une fresque où les trois icônes du socialisme, Marx, Engels et Lénine, étendent leur regard et leur influence sur le monde. La mosaïque n’est plus politiquement correcte, mais, comme c’est un témoignage historique, elle n’a pas été détruite. L’Allemagne fait de même avec l’histoire de la seconde guerre mondiale et du nazisme, qu’elle peine parfois à exorciser.

Officiellement, l’Innere Führung n’a rien à voir avec les pages noires du passé du pays et l’idéologie nationale-socialiste. Mais les responsables de Strausberg, le colonel Christian Niebur et le lieutenant-colonel Uwe Ulrich, reconnaissent à demi-mots qu’il s’agit de donner aux cadres de la Bundeswehr, et donc à toute l’armée allemande, des références censées servir d’antidote aux vieux démons.

En 2006, 15 600 stagiaires sont passés par les centres de l’Innere Führung de Strausberg et Coblence, en général pour une huitaine de jours. La dignité de l’être humain, les droits fondamentaux, les principes de l’Etat de droit, l’instruction politique et civique, la conduite des hommes et la discipline militaire font partie de l’enseignement. L’Innere Führung dispose d’équipes qui se rendent, à la demande, dans les unités, pour faire ce que le Dr Ulrich appelle du "coaching", dont le but est de s’assurer que les fondements qui servent de socle et de principes de commandement à la Bundeswehr perdurent.

Ceux-ci étaient contenus dans le mémorandum d’Himmerod d’octobre 1950. Ils étaient le fruit des réflexions d’une quinzaine d’officiers de la Wehrmacht, inspirés par le général Graf von Baudissin, le "père" de l’Innere Führung. Quatre ans plus tard, la Bundeswehr, cette armée allemande démocratique qui rejetait l’héritage de la Wehrmacht, était née, fortement encouragée par les Américains. Elle adoptait le principe du "citoyen en uniforme", sorte de boussole devant lui permettre de fixer durablement la nature démocratique de ses forces armées.

A l’Innere Führung, chaque maître de stage est libre d’insister ou non sur l’histoire de la seconde guerre mondiale et les abominations du régime nazi. Certains proposent aux élèves de visiter un mémorial ou une gare d’où les juifs étaient transportés vers les camps, mais cette pédagogie n’est pas systématique. Dans cette quête pour se prémunir contre tout retour vers un régime autoritaire, l’Allemagne est allée plus loin qu’aucune autre armée occidentale (hormis le Danemark et les Pays-Bas) sur la voie de la discipline librement consentie et de la liberté d’expression.

Le militaire allemand est d’abord un citoyen, dont il a tous les droits (y compris celui de se syndiquer, d’adhérer à un parti et d’être élu), puis un soldat, habilité à discuter avec son supérieur, à contester un ordre qu’il estimerait "injuste", c’est-à-dire contraire à la Loi fondamentale.

"Un militaire convaincu du bien-fondé d’un ordre est mieux à même d’accomplir sa mission. Dans l’Innere Führung, un officier fait confiance à ses subordonnés, lesquels font confiance à leurs supérieurs", assure le Dr Ulrich. "En Allemagne, insiste le colonel Niebur, nous pensons qu’un soldat n’est pas l’objet de sa hiérarchie. Il ne doit plus jamais, comme aux temps de l’armée prussienne, être un outil sans volonté. Il est le défenseur de l’Etat, mais pour qu’il s’acquitte de sa tâche, il faut qu’il ait conscience d’être un citoyen."

Les responsables du centre de Strausberg reconnaissent volontiers que le "soldat en uniforme" est un idéal, et que l’armée n’étant pas plus exemplaire que la société, dont elle est le reflet, cela explique certains "dérapages".

L’affaire des soldats allemands qui, en 2003, ont profané des crânes de morts en Afghanistan a constitué une piqûre de rappel. "Ce sont des actes inacceptables, intolérables, qui doivent être sanctionnés", insiste le Dr Ulrich. "Ce sont des incidents exceptionnels, tempère le colonel Niebur. Il est difficile de lutter contre de telles pratiques : les jeunes nous arrivent à 18 ans, nous ne les éduquons pas depuis leur adolescence. C’est vrai que nous avons un problème de valeurs en Allemagne. Les Eglises nous disent que ces valeurs ne sont plus suffisamment ancrées dans la société."

Normalement, ajoute-t-il, "c’est la famille et l’école qui auraient dû faire en sorte que les jeunes ne prêtent pas l’oreille aux idées extrémistes". Or celles-ci n’ont pas été éradiquées. En 2006, 147 incidents d’extrémisme de droite ont été recensés au sein des forces armées, en particulier des saluts, des musiques et des chants nazis.

"Si nous constatons que des jeunes sont membres d’une organisation extrémiste de droite, ils sont exclus de l’armée", assure le Dr Ulrich. Un militaire ne pourrait pas être membre d’un parti comme le Front national en France, assure-t-il, tout en admettant que c’est une question compliquée : "Un soldat a le droit d’exprimer ses idées, mais pas celui de faire du prosélytisme si celles-ci sont extrémistes." "Le principe même de l’Innnere Führung serait bafoué, ajoute-t-il, si nous n’acceptions pas d’idées divergentes."

En cas de contestation, le "soldat-citoyen" ne s’adresse pas à sa hiérarchie, il la contourne, sachant que ses recours sont nombreux : le colonel Bernhard Gertz, président de la Bundeswehr Verband (l’association de la Bundeswehr, à laquelle appartiennent quelque 80 % des soldats), est un personnage puissant, volontiers populiste, qui collecte les doléances de la troupe et avec lequel la hiérarchie ne s’avise pas d’entrer en conflit.

Le soldat ne se prive pas, d’autre part, de saisir le délégué du Bundestag aux questions militaires, Reinhold Robbe, qui reçoit 6 000 requêtes chaque année, et publie un rapport annuel sans concession. Le Parlement, la presse, les partis politiques et l’opinion publique concourent à une surveillance citoyenne pour que l’armée allemande ne s’éloigne pas des principes de l’Innere Führung.

Le militaire allemand est d’abord un citoyen, dont il a tous les droits, puis un soldat, habilité à discuter avec son supérieur, à contester un ordre qu’il estimerait "injuste", c’est-à-dire contraire à la Loi fondamentale. - AFP/MICHAEL KAPPELER


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