lundi 23 octobre 2017

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Contre Al Qaida, la fin justifie-t-elle les moyens ?

Alain Frachon, le Monde

dimanche 15 avril 2007, sélectionné par Spyworld

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Confrontés au terrorisme, les Etats-Unis ont eu recours à la torture. Ils l’ont défendue sous le nom de "techniques d’interrogatoire renforcées". C’est l’une des leçons du 11 septembre 2001, une de celles que l’histoire retiendra. Ce n’est pas sans conséquences - au-delà du cas des suppliciés. La plus puissante des démocraties dans le monde a contribué à banaliser cette pratique, donc à la légitimer un peu et a pris le risque d’en encourager l’extension. Comme on est aux Etats-Unis, une partie de la presse mais aussi des citoyens militants et leurs associations ont levé le voile et dénoncé cette régression démocratique.

Parmi ces valeureux, on comptera Trevor Paglen, professeur à l’université de Berkeley, et Adam Clay Thompson, journaliste au San Francisco Weekly. S’appuyant sur leur propre enquête mais aussi sur celles du Washington Post, du New York Times, du New Yorker et d’autres, ils retracent ici l’histoire de ce qu’ils appellent "les charters de la torture".

Il faut dire les choses par leur nom. Quand un prisonnier est soumis à des passages à tabac répétés, isolé nu durant des semaines dans une cellule gelée, soumis à des expériences de désorientation sensorielle, menacé de viol, présenté pieds et poings liés à l’assaut d’un berger allemand, soumis à un leurre de noyade qui n’est que la version sophistiquée de la vieille technique de la "baignoire", quand il est sujet à ce genre de traitements, il est torturé au sens de tous les traités interdisant cette pratique.

Au nom de la lutte contre Al-Qaida, le gouvernement de George W. Bush a autorisé la CIA à se livrer à ce type d’"interrogatoires". Seulement, c’était difficile, voire impossible, sur le territoire des Etats-Unis : trop de journalistes, de magistrats, d’élus, d’associations, bref, de contre-pouvoirs. Alors, avec la collaboration de régimes amis, la CIA a déployé dans une demi-douzaine de pays un réseau de "sites noirs" : des prisons secrètes. C’est là que sont livrés les membres d’Al-Qaida ou présumés tels que les agents de la CIA enlèvent ici et là avec ou sans la collaboration des autorités locales. Pour transporter les kidnappés, il faut des avions, des vols discrets.

Trevor Paglen et Adam Clay Thompson révèlent une partie du système de sociétés écrans exploitant les appareils privés - du Falcon au Boeing 737 - qui desservent les "sites noirs". Aéroports civils discrets, cabinets d’avocats bidons et autres raisons sociales de complaisance, toute une infrastructure a été mise sur pied. Selon la journaliste Dana Priest du Washington Post, c’est "devenu le plus grand programme d’action clandestine de la CIA depuis l’apogée de la guerre froide". Dans certains cas, les prisonniers sont rendus à leurs pays d’origine où l’on sait qu’ils vont être torturés de manière encore plus éprouvante. Le programme porte le nom charmant de "Restitutions extraordinaires" - en effet.

Des dizaines, voire des centaines d’hommes, ont été, sont toujours, les victimes de cette machine infernale : enlèvement, détention au secret dans un pays tiers, interrogatoires "renforcés", en dehors de tout circuit officiel et sans la moindre possibilité de recours. Pour quels résultats ? Devant le Congrès, au début de l’année, les chefs du renseignement expliquent qu’Al-Qaida a reconstitué ses forces...

Trevor Paglen et Adam Clay Thompson ne philosophent pas. Sauf pour observer ceci, à la fin : "Les sociétés qui se mettent à torturer subissent également une transformation." Elles régressent. C’est l’un des objectifs des terroristes.


"Kidnappés par la CIA. Les charters de la torture" de Trevor Paglen et Adam Clay Thompson, Saint-Simon, 144 pages, 17 €.


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