lundi 16 octobre 2017

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Atmosphère lourde à Canal+ après l’"affaire Kaehlin"

Guy Dutheil et Daniel Psenny, le Monde

lundi 23 mai 2005, sélectionné par Spyworld

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L’"affaire kaehlin" s’est invitée, lundi 23 mai, à l’ordre du jour du comité d’entreprise de Canal+, à l’occasion de la publication du livre de Pierre Martinet, Un agent sort de l’ombre (Editions Privé), qui n’est guère de nature à calmer les esprits. Le dossier continue de faire des vagues et "beaucoup de questions" , inscrites à l’ordre du jour du CE, "devaient porter sur l’informatique en général, le contrôle téléphonique, le contrôle d’accès aux locaux et la vidéosurveillance" , révèle un syndicaliste de la chaîne cryptée.

Pierre Martinet, l’ancien membre de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), qui fut salarié de Canal+ d’octobre 2001 à avril 2003, accuse en effet les responsables de la cellule SSSI (service de sécurité des systèmes d’information) de la chaîne cryptée ­ Gilles Kaehlin et Gilbert Borelli ­ de lui avoir demandé d’espionner une dizaine de salariés, dont Bruno Gaccio, la figure emblématique des "Guignols de l’info" (Le Monde du 30 avril).

A Canal+, "chacun veut savoir la vérité" , explique ce syndicaliste. Faute d’explications, paranoïa et rumeurs n’épargnent pas la chaîne à péage. Certains continueraient même de voir Gilles Kaehlin partout. De fait, après sa démission de Canal+, mardi 3 mai, l’ex-directeur des moyens généraux a continué, les jours suivants, à donner des interviews depuis son bureau.

De Cannes, où les "Guignols" ont déménagé le temps du Festival, l’équipe se dit sereine. "Il n’y a aucune parano de notre part" , assure Yves Le Rolland, le producteur de l’émission. "L’affaire est désormais entre les mains d’un juge et ce sera à la justice de trancher. Le fait d’avoir été écouté ne nous surprend pas, mais on s’en fout" , poursuit-il. "Le paradoxe dans cette histoire, est que les "Guignols" n’ont jamais rien eu à cacher. Toutes les conneries que l’on pouvait dire dans notre bureau se retrouvaient le soir même à l’antenne. Il n’y a pas plus transparent que nous et je ne vois pas à quoi ou à qui cela pouvait servir" , analyse-t-il.

"Choqués" par les pratiques et les méthodes de la cellule SSSI, la plupart des salariés de la chaîne cryptée contactés exigent "que toute la lumière soit faite" sur cette affaire. "Plus jamais ça !" , s’exclame Paul Moreira, responsable du magazine d’investigation "90 minutes" . "Il ne faut pas tomber dans la paranoïa mais rester vigilant" , dit-il. Pour certains, il est inconcevable d’imaginer une quelconque complicité des dirigeants de Canal qui ont succédé à l’ère Messier.

"Je tombe de l’arbre. Je ne vois ni Christian Sanchez ni Bertrand Méheut, et encore moins moi-même, lui donner l’ombre d’une instruction dans ce sens" , se défend Xavier Couture brièvement PDG de Canal+ (d’avril 2002 à février 2003). "Ils sont tombés de haut et ils n’étaient visiblement au courant de rien" , croit savoir un journaliste de la chaîne. Pour d’autres, au contraire, Gilles Kaehlin est l’archétype du "fonctionnaire d’autorité" . Celui qui "exécute les ordres. Ce n’est pas un électron libre" .

Ils sont nombreux aussi à s’étonner de l’incroyable longévité de Gilles Kaehlin à Canal+, alors que tout le monde sur la chaîne semblait ne rien ignorer de ses méthodes. "Salut Gilles !" , s’amusaient les collaborateurs de la chaîne avant d’entamer leurs conversations téléphoniques... Désormais absent de Canal+, M. Kaehlin reste présent dans les esprits. Ainsi, à Canal, on ne parle toujours "pas au téléphone" .

Il est vrai que l’ancien inspecteur des renseignements généraux (RG) a traversé sans aucun dommage les époques les plus troublées de la chaîne cryptée. Ses premiers contacts avec Canal+ ont eu lieu en 1997. A l’époque, Gilles Kaehlin quitte la police pour se reconvertir dans le... journalisme d’investigation. Il lie son destin à celui de Jean-Pierre Moscardo, auteur de plusieurs documentaires dont celui consacré à "L’affaire Paretti" , cet homme d’affaires italien qui avait racheté de manière douteuse les studios de la MGM. Moscardo et Kaehlin sont des amis d’enfance.

Kaehlin, lui, est bien connu de nombre de journalistes pour lesquels il aurait joué les "gorges profondes" , dès le début des années 1980. Notamment auprès de Michel Thoulouze, alors patron des magazines de TF1, puis dirigeant du "Canal+ historique" aux côtés de Pierre Lescure.

En 1997, à l’instigation de Canal+, Kaehlin et Moscardo créent une société de production de documentaires baptisée C97. Les deux associés bénéficient d’un "bon deal" , se rappelle un témoin. Un accord par lequel Canal+ couvre leurs salaires et leurs frais généraux pendant deux à trois ans. Mais, une fois associés, les deux amis d’enfance ne s’entendent plus. C97 fait long feu. Pierre Lescure, alors PDG de Canal+, propose à M. Kaehlin de s’occuper de "la sécurité électronique" de la chaîne. Notamment la lutte contre le piratage.

Une fois dans la place, l’ex-policier va se rendre indispensable. Il met au jour une escroquerie aux bons d’essence des chauffeurs de direction. Seul, le chauffeur de Michel Thoulouze sera mis hors de cause. Pour démontrer que Vivendi, pas plus que Canal, n’est alors à l’abri d’une attaque de pirates informatiques, il parvient, dit-on, à pénétrer jusque dans le disque dur de l’ordinateur de Jean-Marie Messier, PDG de Vivendi Universal.

"Arrivé pour mettre de l’ordre dans la maison Canal+" , explique un dirigeant qui préfère rester anonyme, Gilles Kaehlin serait devenu "l’exécuteur des basses oeuvres" . En deux ans, il aura aidé à écarter presque tous les dirigeants historiques de Canal+. "Kaehlin, c’est un bon flic perverti par un système" , décrit en connaisseur Michel Thoulouze.

Avant que ce dernier soit poussé vers la sortie en décembre 2000, M. Kaehlin lui aurait confié : "J’ai enquêté sur toi pendant un an, je n’ai rien trouvé." Après le piratage, la dernière grande affaire de M. Kaehlin fut d’enquêter sur les transferts douteux au Paris-Saint-Germain, le club dont Canal+ est l’actionnaire majoritaire.


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