dimanche 22 octobre 2017

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George Tenet règle ses comptes

Corine Lesnes, le Monde

jeudi 3 mai 2007, sélectionné par Spyworld

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Près de trois ans après avoir quitté l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine, George Tenet fait un retour explosif sur la scène politique aux Etats-Unis. Dans ses Mémoires, At the Center of the Storm (Au coeur de la tempête), publiés lundi 30 avril, il règle ses comptes avec l’administration Bush et justifie les pratiques d’interrogatoires dans les prisons secrètes de la CIA. Il évoque des complots d’Al-Qaida déjoués sous sa direction et l’arme nucléaire qui aurait été introduite aux Etats-Unis en attendant d’être activée sur un signal d’Oussama Ben Laden...

Nommé par le président démocrate Bill Clinton, George Tenet a passé sept ans à la tête de la CIA. Il a démissionné en juin 2004, comprenant qu’on allait tenter de lui faire porter le chapeau du fiasco irakien. Le journaliste Bob Woodward l’avait présenté dans un livre (Plan of Attack) comme celui qui avait garanti, en décembre 2002, au président Bush que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive.

Aujourd’hui, il affirme que la décision d’attaquer l’Irak était prise depuis longtemps. "Il n’y a jamais eu, dans l’administration, de débat sérieux sur l’imminence de la menace irakienne", écrit-il. Quant à son affirmation de décembre 2002, elle est intervenue "dix mois après que le président a vu le premier plan d’attaque opérationnel contre l’Irak" et "deux semaines après que le Pentagone eut émis le premier ordre de déploiement militaire dans la région".

Sur l’obsession irakienne de la Maison Blanche, M. Tenet livre de nouvelles anecdotes, venues du coeur d’un appareil de renseignement sans cesse questionné ou contourné par les néoconservateurs, dans leur quête permanente de liens entre les attentats du 11 septembre 2001 et l’Irak. Le lendemain des attaques terroristes contre New York et Washington, il affirme avoir rencontré le super-faucon du Pentagone, Richard Perle, en arrivant à la Maison Blanche. "L’Irak doit payer", lui aurait dit M. Perle (celui-ci a indiqué qu’il était à Paris au lendemain du 11-Septembre et non pas à Washington. Ce à quoi M. Tenet a répliqué qu’il s’était peut-être trompé sur la date, mais que l’échange avait bien eu lieu). Le club des néoconservateurs était alors sous le charme de l’exilé irakien Ahmed Chalabi. "Ils mentionnaient Chalabi à tout bout de champ dans leurs notes. On aurait dit des lycéennes avec leur premier béguin."

L’ex-directeur reconnaît que son service s’est lourdement trompé en affirmant, dans le "National Intelligence Estimate" de 2002 - réalisé à la va-vite avant le vote du Congrès qui devait autoriser la guerre - que Saddam Hussein possédait d’importantes quantités d’armes chimiques et biologiques. Mais, ajoute-t-il, la CIA n’a jamais fait erreur sur les liens entre l’Irak et Al-Qaida, malgré l’insistance de Paul Wolfowitz, alors secrétaire adjoint à la défense.

En août 2002, il indique avoir assisté à une présentation réalisée par l’équipe du sous-secrétaire à la défense Douglas Feith, où était décrite "une relation mature et symbiotique" entre l’Irak et Al-Qaida. La CIA avait pris l’habitude d’appeler ce genre de renseignements des "analyses basées sur la foi" - jeu de mots sur le nom de M. Feith, qui, à une lettre près se traduit par "foi". George Bush et le vice-président Dick Cheney ont donc continué à accréditer l’hypothèse. "Imaginez qu’Al-Qaida ait les armes de Saddam Hussein", répétait le président.

Sur les prétendues tentatives de Saddam Hussein pour se procurer de l’uranium au Niger, il met en cause M. Cheney qui affirmait, en août 2002, que le dirigeant irakien avait relancé son programme nucléaire et pourrait "se procurer une arme rapidement, peut-être en un an". Cette affirmation "allait bien au-delà de ce que nos analyses pouvaient soutenir", écrit-il. Selon lui, la CIA avait déjà, à deux reprises, fait enlever la mention de l’uranium des discours du président. La troisième fois, les seize mots se sont retrouvés dans le discours sur l’état de l’Union de janvier 2003.

M. Tenet impute aussi à M. Cheney la décision de surveiller les communications téléphoniques et les e-mails à destination de l’étranger. Dès l’automne 2001, il demandait si la National Security Agency (NSA) pouvait "faire plus" en termes de surveillance électronique.

La secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, apparaît dépassée. Un jour, elle lui demande d’appeler la journaliste du New York Times, Alison Mitchell, qui couvrait le débat parlementaire sur l’autorisation d’entrer en guerre contre l’Irak. Il devait lui expliquer de ne pas tenir compte des conclusions de son propre service minimisant les liens entre Saddam Hussein et Al-Qaida. Il s’est exécuté.

Mais, surtout, Mme Rice n’aurait pas pris la mesure de la situation. Avant même le 11-Septembre, M. Tenet lui a demandé un rendez-vous pour lui communiquer les informations alarmantes qu’il recevait sur une attaque en préparation. Elle l’a renvoyé vers des seconds couteaux. Pourquoi n’a-t-il pas prévenu le président ? "Parce que ce n’est pas comme cela que marche le gouvernement des Etats-Unis, répond-il. Le président n’est pas l’homme de l’action. Il définit la politique."

George Tenet pense qu’Al-Qaida a "introduit une deuxième et une troisième vague d’agents" avant le 11-Septembre. "Je ne peux pas le prouver. C’est mon intuition." En 2003, affirme-t-il, des hommes étaient prêts à frapper dans le métro de New York. Il a reçu un renseignement affirmant que l’adjoint de Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri, avait annulé l’attaque pour "préparer quelque chose de plus grand". Pour lui, il ne peut s’agir que d’une attaque nucléaire.

M. Tenet a perçu 4 millions de dollars pour ses Mémoires. Il ne sort pas grandi de cet exercice de dénigrement tardif. Pourquoi, si Mme Rice avait été si négligente, ne pas l’avoir dit lors de son audition devant la commission d’enquête sur le 11-Septembre ? Pour l’ex- chef de l’unité Ben Laden de la CIA, Michael Scheuer, qui a publié son propre réquisitoire il y a plus de trois ans, la démission de M. Tenet aurait pu changer le cours de l’Histoire. "La démission de Colin Powell n’aurait probablement pas empêché la guerre, dit-il dans le Washington Post. Celle de Tenet aurait détruit le château de cartes des néoconservateurs en discréditant le seul élément qui le faisait tenir."

M. Tenet estime que sa carrière a été brisée. "La seule chose qui vous reste, dit-il, c’est l’honneur." Et la vengeance, un plat dont Washington ne se lasse pas.

La couverture de l’ouvrage de George Tenet, "At the Center of the Storm", dans une librairie à New York, le 30 avril 2007. - AFP/CHRIS HONDROS


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