mardi 17 octobre 2017

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Armements : les ventes russes accumulent les records

Interview de Rouslan Poukhov, de l’Institut d’analyses stratégiques et technologiques, RIA Novosti

mercredi 23 mai 2007, sélectionné par Spyworld

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MN : Quelle est la place de la Russie parmi les plus grands exportateurs mondiaux d’armements et de matériels de défense ?

Poukhov : La Russie fait solidement partie des quatre principaux fournisseurs d’armes. Si les Etats-Unis arrivent à la première place, avec des exportations évaluées à 10-20 milliards de dollars par an, la Grande-Bretagne les talonne, en vendant des armes pour 6 à 7 milliards de livres sterling chaque année. La France, elle, a vendu annuellement en moyenne ces cinq dernières années des armements pour 4,8 milliards d’euros mais ce chiffre n’a représenté que 3,8 milliards en 2005. Ce qui a fait que la Russie, avec ses 6,126 milliards de dollars, s’est hissée au troisième rang. La Russie avait aussi dépassé la France en 2003.

Tout au long de l’histoire postsoviétique de la Russie, la Chine et l’Inde sont restées l L’état actuel des industries de défense russes vu par Rouslan Poukhov, directeur de l’Institut d’analyses stratégiques et technologiques et membre d’un conseil de consultation public auprès du ministère de la Défense, dans un entretien accordé au journal Moscow News (MN).es deux premiers acheteurs des armes russes (engloutissant de 60 à 80% de nos exportations). La situation s’est inversée en 2006, avec la signature du "méga-marché" algérien, de 7,5 milliards de dollars, et d’une série de contrats vénézuéliens, d’un coût de 3 milliards. Sur le carnet de commandes de l’industrie de défense russe estimé de nos jours à 30 milliards de dollars, celles de ces deux pays ne représentent pas moins d’un tiers.

Mais la montée des exportations russes entre 2000 et 2006 s’explique moins par des changements positifs survenant dans l’industrie de défense que par l’accroissement général de la puissance de la Russie, les ventes d’armes relevant d’abord de la politique, ensuite d’opérations de commerce.

Le Venezuela offre un bon exemple sur ce plan. Les premières prises de contact avec Caracas dans ce domaine remontent à 2001-2002. Le président Hugo Chavez était déjà prêt, selon certaines données, à acquérir 50 chasseurs Mig-29, ce qui aurait représenté une bouffée d’air frais pour la société MiG vu les difficultés qu’elle traversait à l’époque. Mais la transaction n’a finalement pas eu lieu car la Russie a cédé aux pressions américaines. En 2006, par contre, quelque chose a changé dans la position russe, au point de nous permettre de vendre au Venezuela des chasseurs Su-30, plus puissants et ayant un rayon d’action plus important. La puissance du pays a augmenté à tel point que la réalisation de telles transactions est devenue possible.

MN : Quelles sont les armes russes les plus demandées dans le monde ?

Poukhov : Sur la totalité des ventes, l’aviation représente près de 50% des livraisons, le matériel naval près de 25% et les moyens de DCA 15%. Différents armements terrestres représentent le reste. Le chasseur lourd Su-30, dont les ventes entraînent les exportations de moyens aériens de frappe, d’équipements au sol, d’avions approvisionneurs et d’avions-radars, est le mieux vendu. Les sous-marins diesels de classe Kilo et les systèmes de missiles antiaériens longue portée S-300 sont aussi très demandés.

MN : Et où la Russie accuse-t-elle du retard ?

Poukhov : Une situation difficile se crée dans le domaine des drones et, d’une manière plus générale, dans les systèmes de reconnaissance et de télécommunications. Les moyens de frappe aérienne, surtout de la catégorie air-sol, posent également problème.

MN : Quel genre d’armements livre la Russie à la Chine ?

Poukhov : Ce sont avant tout les chasseurs Su-27 et Su-30. Depuis la fin de l’URSS la Chine a acheté 280 avions, y compris des lots pour assemblage sous licence. Les Chinois ont aussi acheté en Russie 4 destroyers, 12 sous-marins et nombre de systèmes de DCA. A ce jour, il leur a été livré 28 groupes de batteries S-300. Jusqu’à ces derniers temps, les Chinois n’avaient pratiquement pas acheté d’armes pour l’armée de terre, même les plus récentes, par exemple, les hélicoptères de frappe. La Chine n’a pratiquement pas d’hélicoptères de type Mi-24, Mi-28 ou Apache. Toujours est-il qu’après l’occupation de l’Irak les Chinois ont commencé à s’intéresser aux technologies pour l’armée de terre. Il s’ensuit que si, dans le passé, les Chinois étaient convaincus qu’ils n’auraient jamais à ouvrir des hostilités sur leur propre territoire, ils n’en sont plus aussi sûrs maintenant.

MN : A quel point les ventes russes d’armes à la Chine pourraient-elles menacer à terme la sécurité de la Russie elle-même ?

Poukhov : Les principaux risques à l’égard de la Chine ne relèvent pas du domaine militaire. Certes, travailler en direction de l’Inde pose bien moins de problèmes car les armes livrées à New Delhi ne seront jamais à coup sûr tournées contre notre pays.

MN : En 2003, le groupe aéronautique russe Sukhoi a été désigné concepteur pilote du chasseur russe de cinquième génération, opération qui pourrait coûter des milliards de dollars. En avons-nous effectivement besoin ?

Poukhov : A peu près dans cinq ans, le F-35, le chasseur américain de cinquième génération, commencera à se répandre massivement dans le monde. Ces appareils pourraient bien équiper les armées des pays ayant des régimes politiques russophobes.

A l’époque où nos troupes sont entrées en Afghanistan (décembre 1979, ndlr.), les Pakistanais disposaient déjà de chasseurs américains F-16 de quatrième génération, alors que notre armée n’était pas encore équipée de MiG-29 ni de Su-27. Nous devions voler sur des chasseurs de troisième génération. Résultat, l’armée de l’air pakistanaise avait potentiellement, en cas de conflit, une supériorité aérienne sur l’Union soviétique.

Aujourd’hui, la Pologne achète déjà des F-16 bloc 52. Mais nous ignorons encore comment la Pologne se comportera pendant la construction du Gazoduc nord-européen (Nord Stream, qui doit relier en direct la Russie et l’Allemagne sous la Baltique, ndlr). Il est vrai, les Polonais n’auront qu’un nombre limité de tels avions. A la première étape d’un conflit hypothétique, avant que ne s’ingèrent l’ONU ou des forces tierces, ils pourraient mener des opérations aériennes efficaces et nous non.

Le projet de Sukhoi est aussi important sur le plan commercial car un avion qui pourrait représenter une alternative aux avions américains de cinquième génération sera obligatoirement demandé dans le monde.

MN : Et qu’en est-il des achats pour l’armée russe ?

Poukhov : Presque la moitié de la commande d’armements pour 2007, soit 143 milliards de roubles (environ 4 milliards d’euros) financeront ces achats et, à ce qu’il semble, ce seront surtout des armes de dissuasion nucléaire. Quant aux achats d’armes conventionnelles, ils progressent pour l’instant à un rythme peu élevé.

Je pense qu’il faut être réaliste en évaluant nos possibilités. Il nous faudra peut être renoncer à disposer de sous-marins de plusieurs classes (une seule suffira), ou de plusieurs types d’hélicoptères de frappe. En leur temps, les Américains ont eu assez d’audace pour renoncer à plusieurs types d’armements. Par exemple, au mortier lourd Crusader, lorsqu’il était devenu clair que les armadas de chars soviétiques n’envahiraient pas l’Europe et qu’on n’aurait pas besoin de les bombarder au moyen de ces mortiers. Le programme a été fermé malgré l’argent dépensé. Nous aussi nous devrons encore prendre des décisions difficiles.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


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