dimanche 17 décembre 2017

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Les méthodes de la CIA en procès à Milan

Thierry Oberlé

vendredi 8 juin 2007, sélectionné par Spyworld

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Des membres de la CIA impliqués dans l’enlèvement d’un islamiste égyptien à Milan en 2003 sont jugés aujourd’hui, alors que le président américain doit atterrir à Rome dans le cadre de sa tournée européenne.

CE 17 FÉVRIER 2003, l’Égyptien Oussama Nasr, dit Abou Omar, quitte son domicile pour se rendre à la mosquée de la via Jenner, un nid d’islamistes du centre de Milan. Cet ancien de la Jemaah Islamiyah, un mouvement insurrectionnel égyptien des années 90, anime le lieu de culte installé au fond d’une cour pavée. Abou Omar a l’habitude d’y prononcer des prêches incendiaires. Mais ce lundi, peu avant midi, l’imam est interpellé avant d’atteindre la via Jenner.

Il est gazé et poussé par un policier italien - un homme blond portant des lunettes noires - dans un véhicule conduite par des agents de la CIA. Le véhicule rejoint la base militaire américaine d’Aviano, au nord de Venise. Abou Omar est embarqué les yeux bandés à bord d’un Learjet LJ jusqu’à la base de Ramstein, en Allemagne, puis transporté au Caire par un autre avion. Là, il se voit proposer de travailler pour la police secrète égyptienne. Il refuse. C’est le début d’un long calvaire : le prisonnier est enfermé dans un cachot bombardé de sons assourdissants ; on le transfère d’un sauna à haute température à une chambre froide ; on le suspend par les pieds avant de le passer à la gégène.

À Rome, l’antenne de la CIA en Italie fait croire qu’Abou Omar se trouve dans un pays des Balkans. Mais la justice s’interroge sur la mystérieuse disparition de cet islamiste mis sous écoute dans le cadre d’une affaire de réseau de volontaires pour le djihad en Irak. Le procureur Armando Spataro, le chef du puissant bureau antiterroriste du palais de justice de Milan, enquête.

Excès de vitesse

L’écran de fumée de la CIA s’estompe avec l’interception, le 20 avril 2004, d’une conversation téléphonique édifiante entre Abou Omar et son épouse restée en Italie. Le captif téléphone d’Alexandrie pour donner des nouvelles : il a été remis en liberté provisoire. À Milan, l’examen des relevés d’appels passés depuis des téléphones cellulaires à l’heure du rapt dans le secteur de la mosquée Jenner confirme la piste d’un enlèvement par la CIA puis d’un transfert en Egypte. Dix-sept portables étaient en contact sur les lieux du kidnapping. Leurs propriétaires ont pris la route d’Aviano. Leurs véhicules de location ont même été flashés pour excès de vitesse ou filmés par des caméras pour d’autres infractions au code la route. Un numéro de téléphone fixe revient dans les listings, celui de Robert Seldon Lady, 53 ans, le patron de la CIA à Milan.

L’agent est un ancien des opérations de contre-guérilla en Amérique centrale. Il aime la campagne piémontaise, la cuisine milanaise et les gadgets technologiques. Bob, comme on l’appelle ici, a conseillé la police locale pour la sonorisation de la mosquée Jenner. L’agent secret s’est mis aux abonnés absents dès qu’il a compris que Spataro devenait trop curieux. Mais il a fait preuve d’insouciance en omettant d’effacer des preuves comme s’il était convaincu que le magistrat n’irait pas au bout de ses investigations. Lors de la perquisition de sa maison de campagne, la police a découvert dans son ordinateur des photos de surveillance d’Abou Omar ainsi que la trace d’une visite sur un site Internet où Bob Lady avait calculé l’itinéraire le plus court entre le domicile de l’islamiste enlevé et la base d’Aviano. L’espion américain, qui s’est rendu cinq jours après le rapt au Caire pour une visite de deux semaines, n’est pas le seul agent à s’être comporté en touriste. L’équipe spéciale de la CIA séjournait le week-end dans les palaces de Venise ou de la côte méditerranéenne. Soucieux de gagner des points dans des programmes de fidélité, des membres de l’unité de choc ont utilisé des cartes à leur nom dans de grands hôtels de Milan. Les frais de service de cette version hollywoodienne de l’affaire Ben Barka se seraient chiffrés à quelque 150 000 dollars.

Frais de service

Pourquoi avoir laissé derrière soi autant d’indices ? Un sentiment d’impunité semble être à l’origine de la désinvolture du « maître espion » et de ses subordonnés. Car la CIA avait obtenu le feu vert italien pour cette opération de « restitution » devenue banale en ces temps de guerre de l’ombre contre l’hydre terroriste.

Le procureur Spataro a transmis en mars 2005 son rapport au juge avec à la clé le lancement de mandats d’arrêt internationaux contre des diplomates américains et des agents de la CIA impliqués dans l’affaire. Washington fait depuis le gros dos tandis qu’en Italie un bras de fer continue d’opposer la justice au gouvernement. Les enquêteurs ont mis en cause de hauts responsables du Sismi, le renseignement militaire italien. Il leur est reproché d’avoir couvert mais aussi aidé les Américains. Le général Nicoli Pollari, ex-chef du Sismi), limogé en novembre, est sur le banc des accusés.

Le procès qui s’ouvre aujourd’hui à Milan pourrait permettre de faire la lumière sur ce volet du dossier. De nombreuses questions risquent toutefois de rester sans réponse. Le gouvernement italien n’a pas adressé de demande d’extradition contre les 26 agents de la CIA, que les États-Unis n’avaient de toute façon pas l’intention d’honorer. Il accuse le parquet d’avoir violé le secret d’État en exploitant des écoutes téléphoniques du Sismi et réclame l’arrêt des poursuites. Difficile dans ces conditions de savoir pourquoi Abou Omar, un islamiste sans grande envergure, intéressait tant Bob Lady, l’Américain trop tranquille.


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