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L’itinéraire d’A.Q. Khan, le père de la prolifération nucléaire

Propos recueillis par Sophie Gherardi, le Monde

mardi 12 juin 2007, sélectionné par Spyworld

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Vous venez de publier en Angleterre et aux Etats-Unis un livre sur le réseau d’Abdul Qadeer Khan, dit A.Q. Khan. Où en est aujourd’hui celui qu’on a pu présenter comme le "père" de la prolifération ?

Gordon Corera : Il est assigné à résidence chez lui, à Islamabad, sans contact avec l’extérieur. Le 4 février 2004, dans une déclaration à la télévision publique pakistanaise, il a avoué avoir organisé un vaste système d’exportation de technologie nucléaire à l’insu de son gouvernement. Le lendemain, il était gracié par le général Pervez Musharraf, président du Pakistan. Il n’a pas fait un jour de prison.

Comment est "tombé" le réseau d’A.Q. Khan ?

Gordon Corera : Le début de la fin, selon moi, se situe en février 2003, quand un petit groupe d’experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) arrive à Natanz, en Iran. Tout le monde connaît ce nom aujourd’hui, mais à l’époque le gouvernement iranien prétendait que s’y trouvait seulement un centre de recherche sur la désertification. A leur entrée dans les bâtiments, les inspecteurs découvrent une batterie de centrifugeuses. En les voyant, l’un d’entre eux, un Britannique nommé Trevor Edwards, comprend immédiatement comment les Iraniens ont fait pour être aussi avancés dans l’enrichissement de l’uranium : au millimètre près, jusqu’au moindre détail d’emboîtement des pièces, les machines qu’il a devant lui sont identiques à celles qu’il avait vu fonctionner trente ans auparavant aux Pays-Bas. Il travaillait alors pour une filiale d’Urenco, joint-venture anglo-germano-néerlandaise destinée à produire de l’uranium enrichi, en compagnie d’un jeune ingénieur pakistanais, Abdul Qadeer Khan. Entre temps, A.Q. Khan était devenu un héros dans son pays en lui permettant de se doter de l’arme nucléaire. Pour l’expert de l’AIEA, la connexion ne faisait aucun doute. Et la preuve finale a été apportée, en décembre 2003, lorsque la Libye a publiquement reconnu posséder la technologie d’enrichissement de l’uranium et accepté de dire comment elle se l’était procurée : via le réseau d’A.Q. Khan.

Que sait-on sur l’itinéraire d’A.Q. Khan ?

Gordon Corera : Il est né en 1936 en Inde, à Bhopal, dans une famille musulmane. Enfant, il assiste aux atrocités de la partition, mais c’est seulement à 16 ans qu’il décide de quitter l’Inde pour le Pakistan. Il sera plus tard envoyé en Europe pour y faire des études d’ingénieur. Il est diplômé en métallurgie et non pas en technologie nucléaire et c’est par hasard qu’il trouve un travail chez FDO, cette fililale d’Urenco, qui est juste à ce moment-là en train de développer un nouveau type de centrifugeuse pour enrichir l’uranium. Son job consiste à traduire les documents techniques (ayant étudié dans les trois pays, il parle anglais, allemand et néerlandais). Mais à la fin de 1971, le Pakistan perd la guerre de sécession de sa partie orientale, soutenue par l’Inde, qui devient le Bangladesh. Le sentiment de vulnérabilité et d’isolement du Pakistan est à son comble, et c’est dans ce contexte que A.Q. Khan écrit une lettre au premier ministre d’alors, Zulfiqar Ali Bhutto, pour lui proposer ses services. Il n’est pas venu en Europe pour être espion, mais puisque l’occasion s’est présentée, il l’a saisie. Il a eu accès à toutes les informations confidentielles sur la technologie nucléaire, il pouvait photographier les installations, copier les plans, récupérer des pièces d’occasion : personne chez Urenco n’a semblé très soucieux de protéger les secrets industriels.

Comment est-il passé des plans à la construction de machines ?

Gordon Corera : Tout simplement en allant voir les fournisseurs d’Urenco et en leur proposant pour chaque pièce un prix supérieur à ce qu’ils recevaient de leur client principal. Entre temps, il est rentré au Pakistan et a créé son propre centre de développement nucléaire. Pendant les premières années, il se contente d’importer des pièces au Pakistan en contournant les interdictions et en essayant d’échapper au regard des services de renseignement. De fait, vers le milieu des années 1980, son pays maîtrise la technologie qui va lui permettre de construire la bombe – même s’il n’effectuera les tests qu’en 1998. Khan est considéré comme un héros de la patrie parce qu’il a apporté la sécurité au Pakistan, face au voisin indien devenu puissance nucléaire dès 1976.

Mais la décision d’exporter la technologie nucléaire que détenait le Pakistan, quand et par qui a-t-elle été prise ?

Gordon Corera : Il est très difficile de répondre à cette question. Pendant un quart de siècle, A.Q. Khan n’a rendu de comptes qu’aux chefs de l’armée, sans intermédiaire et sans trace écrite. Il pouvait demander ce qu’il voulait, on lui assurait une protection contre les services secrets occidentaux. Dès les années 1980, il a commencé non seulement à importer, mais à vendre des équipements et du savoir-faire nucléaire. Et il s’est appuyé sur le réseau d’industriels, principalement européens, qu’il avait mis en place au départ pour les besoins pakistanais. On sait qu’il a proposé aux Irakiens de leur vendre les plans en 1990, mais qu’ils ont refusé, craignant sans doute un piège des Occidentaux. Il aurait aussi eu des contacts infructueux avec la Syrie. Mais ce dont on est sûr, c’est que A.Q. Khan a aidé directement l’Iran, la Corée du Nord et la Libye.

Dans votre livre, vous détaillez ces trois principaux cas de prolifération nucléaire. Quels en ont été les scénarios ?

Gordon Corera : Le premier "deal" a été passé avec l’Iran dans une chambre d’hôtel, à Dubaï, en 1987. Des représentants du gouvernement iranien ont alors déboursé environ 3 millions de dollars pour un ensemble de plans qui devaient leur permettre de construire les fameuses centrifugeuses. Apparemment, les Iraniens ont eu du mal à passer au stade de la réalisation et ils ont repris contact vers 1993 avec A.Q. Khan : cette fois, ils lui ont demandé de leur fournir directement du matériel. Le dernier contact connu remonte à 1999. En tout cas, à partir de 1995, l’Iran commence à construire des centrifugeuses, d’abord dans une usine des environs de Téhéran, puis dans le centre de Natanz.

Au début des années 1990, le Pakistan cherche à se doter de missiles. A.Q. Khan se rend en Corée du Nord et semble avoir négocié une sorte de troc : les Nord-Coréens fournissent les plans de leur missile Nodong, en échange de la technologie d’enrichissement de l’uranium. Les relations s’intensifient tout au long de la décennie. Mais c’est dans la deuxième moitié des années 1990 que le Dr Khan conclut la vraiment grosse affaire, de son point de vue, qui est le contrat libyen. Il ne s’agit plus, comme dans le cas de l’Iran et de la Corée du Nord, de fournir des plans et des pièces détachées. Le colonel Kadhafi voulait un programme complet, clefs en main : des milliers de centrifugeuses dernier cri, des machines pour en construire de nouvelles, des plans détaillés. Cette fois, le réseau Khan doit franchir un palier, celui de l’industrialisation à grande échelle. Des unités de production sont installées un peu partout, en Malaisie, en Turquie, en Afrique du Sud. Toutes les pièces sont envoyées à Dubaï qui sert de plaque tournante, et réexpédiées en Libye. C’est l’ampleur même des opérations qui a conduit A.Q. Khan à sa chute. La CIA et le MI6 britannique se rendent compte que quelque chose se passe et, à partir de 2000, ils identifient les liens entre Khan, la Corée du Nord et la Libye.

Mais il s’écoule encore trois ans avant que les trafics du réseau Khan ne soient interrompus !

Gordon Corera : Toute la question était de savoir comment le faire tomber. Sa stature de héros du Pakistan rendait la chose délicate, surtout après les attentats du 11-Septembre, où les Etats-Unis avaient plus que jamais besoin d’Islamabad pour lutter contre Al-Qaida. Les services secrets britanniques et américains ont même évoqué une action clandestine pour faire sauter des installations en Malaisie, mais l’idée a été abandonnée. C’est au cours de l’année 2002 que des informations ont filtré sur le programme nucléaire iranien et sur les tentatives nord-coréennes, mais à ce moment-là la préparation de la guerre en Irak dominait l’agenda diplomatique : c’est assez ironique puisque Bagdad était la seule capitale de "l’axe du mal " n’avait pas acheté les secrets d’A.Q. Khan ! Et puis, par chance, les Libyens décident, peut-être à cause de la guerre en Irak, de chercher un accord avec les Occidentaux : en mars 2003, ils approchent le MI6 pour discuter de désarmement, mais ils ne disent pas tout et refusent d’accueillir des inspecteurs internationaux. C’est l’arraisonnement en Méditerranée du navire BBC China qui va tout changer. On découvre à son bord des pièces détachées destinées au programme nucléaire libyen et, du coup, Tripoli accepte de tout révéler, en décembre 2003. La plupart des informations publiables sur le réseau d’A.Q. Khan sont sorties à ce moment-là. Et le Pakistan n’a plus pu continuer à le protéger.

Quelles étaient les motivations du Dr Khan ?

Gordon Corera : Ce n’était pas seulement l’appât du gain. Je crois qu’il a agi aussi par ressentiment. Parce que l’Occident voulait garder pour lui la capacité nucléaire et entravait les tentatives du Pakistan d’assurer sa propre sécurité en acquérant la bombe.

Comment expliquer l’échec des services de renseignement occidentaux pendant près de trente ans ?

Gordon Corera : Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’échec du renseignement : on savait beaucoup de choses sur le réseau Khan. Disons qu’il y a eu des phases différentes. Dans les années 1970, oui, on peut dire que les renseignements européens ont été défaillants. Les industriels en contact avec A.Q. Khan étaient surveillés mais rien n’a été fait. Dans les années 1980, c’est plutôt d’un échec de la politique américaine qu’il s’agit. Les informations sur l’activité de Khan remontent bien, mais pour contrer l’engagement soviétique en Afghanistan, les Etats-Unis ont besoin du Pakistan et la question de la prolifération nucléaire devient secondaire. Certains responsables américains qui ont protesté contre ce choix ont vu leur carrière brisée. Enfin, dans les années 1990, les services de renseignement perdent la trace de parties entières du réseau, il y a des lacunes dans leurs informations.

Et quelles sont, selon vous, les conséquences pour la sécurité du monde de la vaste opération de prolifération dont A.Q. Khan a été le principal acteur ?

Gordon Corera : Il est intéressant d’entendre les dirigeants iraniens parler aujourd’hui de "démocratisation des armes atomiques", exactement comme les Pakistanais dans les années 1980. Mais à part les justifications idéologiques, l’héritage de A.Q. Khan est une large dissémination du savoir en matière nucléaire. Il a certes vendu du matériel, mais aussi des connaissances techniques. En conséquence, le seuil d’accès au nucléaire a été abaissé. Or, la demande mondiale ne cesse d’augmenter : beaucoup de pays sont désireux d’avoir une option nucléaire, sinon d’acquérir la bombe. Enfin, le réseau Khan a brouillé les lignes entre les activités étatiques et non étatiques. Il y a une question qu’on ne peut éluder : que se passerait-il si une figure similaire émergeait, non plus dans le nucléaire mais dans la guerre bactériologique, qui demande une technologie beaucoup moins lourde ?

Gordon Corera, spécialiste des questions de sécurité à la BBC, auteur de Shopping for Bombs : Nuclear Proliferation, Global Insecurity, and the Rise and Fall of the A.Q. Khan Network, C. Hurst & CO.


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