lundi 11 décembre 2017

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Dépenses militaires : un réarmement mondial

Laurent Zecchini, le Monde

mardi 19 juin 2007, sélectionné par Spyworld

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Il n’y a pas que la rhétorique de Vladimir Poutine qui rappelle la guerre froide : depuis 2005, le total des dépenses militaires annuelles de la planète a de nouveau franchi les 1 000 milliards de dollars (1 204 milliards en 2006), retrouvant le niveau atteint au plus fort de la tension Est-Ouest, une période qui fut celle de l’âge d’or des régimes de contrôle des armements. La fragmentation des empires a provoqué un enchaînement néfaste : la dissémination des armes de destruction massive, l’affirmation souvent violente des revendications identitaires, l’émergence d’acteurs non étatiques et du terrorisme international.

Les études de différents instituts de recherche - l’Institut international de recherche pour la paix (Sipri) de Stockholm, l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres, le Centre international pour le développement (BICC) de Bonn - soulignent l’évolution alarmante que connaît la planète, qui, en 2006, a consacré plus de 2,5 % de son produit intérieur brut (PIB), soit 184 dollars par habitant (135 dollars en 2001), à des dépenses militaires.

Celles-ci ont progressé de quelque 37 % depuis dix ans, alors que les effectifs militaires et paramilitaires sont passés de 26,8 millions à 31 millions. Les Etats-Unis, dont les dépenses militaires représentent 47 % du total mondial, sont largement responsables de cette militarisation croissante, notamment au travers des guerres d’Irak et d’Afghanistan. La progression des dépenses militaires de la Russie, de la Chine et de l’Inde est également forte, d’autant que les deux premiers sous-estiment de plus de 50 % le montant de leur budget militaire.

Les pays riches sont les principaux responsables de cette militarisation croissante : sur les 1 118 milliards de dollars déboursés en 2005, 707 milliards proviennent des membres du G8. Même si la comparaison a ses limites, le montant de l’aide globale au développement (106,8 milliards de dollars en 2005) souligne le caractère incantatoire des discours sur la solidarité internationale.

Les Nations unies dépensent de 4 à 5 milliards de dollars par an pour financer une quinzaine de missions de maintien de la paix à travers le monde, soit à peu près autant que le coût mensuel de la guerre globale contre le terrorisme menée par les Etats-Unis ! Plusieurs raisons expliquent que le concept même de désarmement semble avoir perdu de sa pertinence depuis la fin de la guerre froide.

En dépit d’une montée récente de la tension russo-américaine, les relations entre les trois grandes puissances (avec la Chine) se sont décrispées. Aucune ne juge plus prioritaire d’obtenir une réduction de l’arsenal des deux autres, du moins pas au prix d’un affaiblissement de son propre potentiel militaire. Chacun a son agenda : la Russie s’efforce de contrôler son territoire, de retrouver une influence dans son pré carré stratégique, de contenir l’expansion de l’Alliance atlantique à ses marches, et de moderniser un arsenal en partie obsolète.

La Chine mène une stratégie militaire et diplomatique très active pour contrôler ses routes d’approvisionnement énergétique, tout en poursuivant la modernisation de ses forces armées, directement liée à la question de Taïwan. Les priorités des Etats-Unis sont la prolifération des armes de destruction massive, la menace représentée par les "Etats voyous" et la lutte contre le terrorisme mondial, ce qui incite Washington à accorder une moindre attention au paysage stratégique de l’Europe.

Une telle évolution a pour résultat de laisser le bilan "positif" de la guerre froide en jachère. La décision américaine de se libérer de la tutelle du traité antimissile (ABM) de 1972, au profit de la mise en place d’un "bouclier antimissile", est révélatrice de ce processus. Les Etats-Unis et la Russie ne paraissent pas désireux de prolonger le traité Start de 1991 sur la réduction des forces stratégiques, qui arrive à échéance en décembre 2009.

L’avenir des traités sur la réduction des forces conventionnelles en Europe (CFE) et la limitation des forces nucléaires intermédiaires (INF) s’assombrit, alors qu’aucun progrès n’est enregistré s’agissant de la mise en place d’un régime universel de vérification des programmes d’armes biologiques. Enfin, les efforts déployés par la Corée du Nord et l’Iran pour se doter d’un arsenal nucléaire et balistique montrent que le traité sur la non-prolifération nucléaire (TNP) est en sursis.

D’autres raisons concourent à cette militarisation croissante de la planète : de nombreuses nations ont pris conscience de la nécessité de participer à des opérations de maintien de la paix, ce qui les incite à augmenter leurs dépenses militaires. Mais si le désarmement est un concept que la communauté internationale impose à des entités militaires vaincues, ce n’est plus un but universel à atteindre.

L’évolution des menaces tend à se focaliser sur les acteurs non étatiques, sur lesquels les traités et les régimes internationaux sont sans effet. L’administration américaine en a tiré la justification de son unilatéralisme, lequel se décline souvent par l’usage préventif de la force armée. Pour autant, ce cavalier seul ne démontre aucune pertinence militaire : les guerres d’Afghanistan et d’Irak en sont respectivement à leur sixième et cinquième année, sans que l’on puisse entrevoir une pacification prochaine de ces pays.

Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à faire la preuve d’une certaine impuissance : la communauté internationale est aussi incapable de faire échec au drame du Darfour que d’empêcher la prolifération des missiles de croisière, sans doute la menace la plus dangereuse des prochaines années pour l’équilibre international. De ce point de vue, la mondialisation a eu des effets pervers : le commerce des armes s’est mondialisé, les fabricants et trafiquants opérant aujourd’hui à partir d’un nombre croissant de pays et se fournissant en composants provenant du monde entier. Autant d’éléments qui nourrissent la courbe croissante des dépenses militaires mondiales, et n’incitent pas à l’optimisme s’agissant de la stabilité de la planète.


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