dimanche 22 octobre 2017

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Les filières françaises du djihad

Christophe Boltanski, Olivier Toscer, le Nouvel Observateur

vendredi 22 juin 2007, sélectionné par Spyworld

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Ils se forment sur internet, partent en Irak combattre les « Croisés », puis rentrent dans leur pays, la France. Sont-ils prêts à commettre des attentats sur notre sol ? Peuvent-ils se transformer en kamikazes ? Enquête de Christophe Boltanski et Olivier Toscer

D’habitude, les Corel ne sortent pas de leur hameau isolé. A Artigat, dans l’Ariège, on ne les voit presque jamais. Ni au bar ni à la supérette. Dans ce village où l’on a pendu Martin Guerre, un étranger éveille vite le soupçon. Mais pas les Corel. Un couple très discret. Jusqu’au raid lancé cet hiver, à l’aube, par une armée d’agents cagoulés, de gendarmes et chiens renifleurs. Un coup de filet mené conjointement à Toulouse, Bruxelles et en Ile-de-France. Corel, lui, est placé sous contrôle judiciaire et mis en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » . Que lui reproche-t-on ? Les enquêteurs le considèrent comme le chef d’une filière d’acheminement de djihadistes de la France vers l’Irak. Sous son influence, trois Français seraient partis en guerre contre l’Amérique. Deux d’entre eux ont été arrêtés en Syrie, au moment où ils s’apprêtaient à franchir la frontière irakienne. Le dernier a disparu. Dans des testaments, ils disaient vouloir « mourir en martyr » . Grand, élancé, la barbe blanche, Olivier Corel est une sorte d’émir échoué dans l’arrière-pays ariégeois. Comme son épouse, il est né en Syrie. A Talkalakh, il y a soixante et un ans. A l’époque il s’appelait encore Abdullah. Devenu français, il dirige depuis quinze ans un groupe de néoruraux musulmans. Zone de recrutement : la région toulousaine. Comment les policiers antiterroristes ontils été alertés sur les activités de ce Franco-Syrien ? L’affaire d’Artigat commence par un billet anonyme jeté à travers les grilles de l’ambassade de France à Tunis, en 2005. Son auteur affirme qu’un Toulousain de 23 ans, Sabri Essid, préparerait un attentat contre un supermarché de la ville et le consulat américain, à Lyon. Le garçon est mis sous surveillance. La piste conduit à une bande de copains, âgés de 25 à 30 ans, qui vivent de petits boulots et fréquentent la même mosquée de La Reynerie, un quartier HLM de Toulouse. Ce sont de jeunes maghrébins réislamisés, ou des « Gaulois » convertis, souvent ex-petits délinquants « sauvés » par la religion. Sabri, mais aussi Thomas, Imad, Mohamed, Stéphane, passent des heures à consulter des sites internet où des djihadistes français racontent leur expérience en Irak. Ils rêvent d’aventure, de sacrifice. A Artigat, ils tombent sous le charme d’Olivier Corel, le salafiste. Ce dernier fait office d’imam. Les exhorte-t-il à la guerre sainte au cours de ses prêches ? Tous ne sont pas des candidats au départ. Certains membres de la communauté pratiquent la poterie ou vendent des fripes sur les marchés. La face inoffensive du groupe ? Une voisine se souvient en tout cas des « cris de joie des mômes le 11 septembre » . Elle poursuit : « Vers la fin, on a senti une radicalisation . Plein de gens débarquaient avec des tenues repérables à cent lieues. » Le hameau devient un centre de pèlerinage, surtout les jours d’A ïd. Les parents retirent leurs enfants de l’école, trop laïque à leur goût. Les femmes arborent « le tchador » . Les gendarmes connaissent bien la communauté. Les RG de Foix également. Tous les services défilent. Dans les bois alentour, des chasseurs tombent sur des « guetteurs avec des jumelles » . Les téléphones sont sur écoute . « Il y a des kilomètres de littérature sur chacun de ces gars-là » , indique un enquêteur. La police les observe comme des poissons rouges dans un bocal. Et pourtant, personne ne mesure vraiment le danger.

L’Irak , via Médine

En 2003, sur les conseils de Corel, un de ses jeunes disciples, Thomas, s’inscrit à l’université de Médine, en Arabie Saoudite, puis revient en France. Son mentor le convainc de repartir. De retour à Médine, il trouve une filière pour gagner l’Irak et échappe de justesse à un raid de la police saoudienne. Des passeurs le font entrer en Syrie. Son ami Sabri le rejoint. Les deux hommes sont repérés et arrêtés par les services secrets syriens, fin 2006. Deux mois plus tard, ils sont renvoyés en France et remis à la DST. Cette affaire illustre la vraie crainte des services antiterroristes aujourd’hui : le développement d’un terrorisme purement national, mené par des jeunes Français convertis au djihad sur internet. Des enfants du pays sans histoires, sans organisation, beaucoup plus durs à repérer que des terroristes venus de l’étranger. L’Irak sert de moteur, de force d’attraction à ces nouveaux fanatiques. Depuis 2003, une soixantaine d’entre eux y sont partis. Une dizaine y ont trouvé la mort, dont au moins deux lors d’attaques suicides. D’autres ont carrément disparu. D’autres, enfin, sont parvenus à rentrer au pays. Aujourd’hui, une trentaine d’entre eux sont incarcérés dans les prisons de l’Hexagone. Pour tous, une seule plaque tournante, la Syrie. Déjà en 2005 un groupe de djihadistes arrêté à Trappes a vu son chef effectuer un stage à Damas pour préparer des attentats en Europe ( voir photo p. 87 ) .

Damas, plaque tournante

« La plupart des filières organisées se rejoignent là-bas » , précise Christophe Chaboud, chef de l’Unité de Coordination de la Lutte antiterroriste ( Uclat ). A Damas, les volontaires reçoivent une formation idéologique dans des centres religieux, puis sont pris en charge par des passeurs jusqu’en Irak. Dans la zone des combats, les Français n’héritent pas des tâches les plus nobles du fait de leur méconnaissance de l’arabe parlé. « On leur donne le choix entre se faire sauter ou éplucher les patates » , explique un bon connaisseur du dossier. Ceux qui ne veulent pas devenir marmiton ou kamikaze repartent en France. Sans pour autant renoncer au djihad. Comme Hamid Bach. Cet homme de 37 ans, d’origine marocaine, est un revenant. Un djihadiste programmé pour jouir de 72 vierges au paradis des martyrs et qui, depuis deux ans, médite derrière les barreaux de Fleury-M érogis. Grand, mince, barbu au regard doux, il vivait avec sa femme et ses trois enfants, de minima sociaux et de la revente de voitures d’occasion, au Plan-Cabanes, un quartier populaire du centre de Montpellier. Bach a une passion : internet. Il a été initié par son camarade Hamza Safi, 21 ans, rencontré dans l’équipe de foot du quartier. Un autre Marocain d’origine devenu son guide spirituel. Ils ont l’habitude de surfer ensemble le soir sur les sites djihadistes et de télécharger les vidéos guerrières d’Al-Qaida. Un res taurateur de Montpellier, Amine Liassine, leur a financé un voyage à Londres pour aller prier à la mosquée de Finsbury Park, haut lieu du Londonistan. C’est sans doute là que Bach trouve enfin son but dans l’existence. Les époux Bach se lèvent tous les jours à 4 h 30 pour la première prière du jour. « Un matin de juin 2004, à mon réveil , il n’était plus là , raconte Salima, son épouse, entièrement voilée de noir. J’ai tout de suite eu un mauvais pressentiment . » Bach est parti en Syrie avec Safi. Ils ont pris des avions différents. Pour une même destination : un institut islamique radical de la banlieue de Damas. Ils y restent plus d’un mois. Bach s’ennuie ferme et obtient le droit de téléphoner à sa femme. Celle-ci l’adjure de rentrer. Il tergiverse. Il veut faire la guerre sainte. Un jour, Bach et Safi sont conduits dans une maison près de la frontière irakienne. Ils y rencontrent Mohammed l’Irakien, un lieutenant du chef de guerre Abou Moussab al-Zarqaoui. Les deux Français doivent servir de kamikazes. Safi accepte. Il trouve la mort quelques semaines plus tard à Falloujah. Bach, lui, hésite. Sa famille lui manque. « Pour s’en sortir, il n’avait pas le choix , raconte son avocat, Jean-Robert Phung . Il devait montrer qu’il serait plus utile à la cause en rentrant en France qu’en se faisant sauter. » Les chefs djihadistes acceptent. Bach doit constituer une cellule dormante d’Al-Qaida à Montpellier. Lors de son arrestation, huit mois après son retour, les enquêteurs trouvent chez lui 19 petites bouteilles d’eau oxygénée, des schémas de circuits électriques pouvant constituer un dispositif de mise à feu recopiés sur internet. Sa boîte mail contient aussi des demandes de renseignements auprès de deux firmes suisses commercialisant du péroxyde d’acétone, un explosif industriel... inaccessible aux particuliers et hors de prix pour un RMIste. Au cours de l’enquête, il affirme avoir reçu l’ordre d’attendre d’être contacté par des « frères » italiens pour préparer un attentat. Il devait se procurer des éléments de fabrication d’un engin explosif. « Sa faute est d’être trop influençable » , se lamente son épouse. « Bach est certes un islamiste radical. Pas un terroriste , proteste son avocat. Il a effectué ces préparatifs pour montrer sa loyauté au cas où il serait contacté . » La DST est persuadée du contraire, tant son itinéraire ressemble à celui de tout apprenti djihadiste.

Un kamikaze à Nancy

« Notre principale inquiétude , c’est un groupe autonome qui n’a pas besoin d’être conditionné par l’extérieur » , confie un haut responsable policier. Tels ces trois Tourangeaux interpellés eux aussi en route vers l’Irak, fin 2006. Tous inconnus des services. L’un d’eux, fils d’un cardiologue, étudiait à l’Ecole nationale supérieure des Techniques avancées. C’est une mère qui a signalé leur disparition. Ces nouveaux djihadistes sont diplômés de l’enseignement supérieur . « C’est bac et compagnie, raconte un enquêteur . Ça permet de moins se gourer entre le fil rouge et le bouton bleu. » Ils sont tous français sans exception. « 100 % de nos suspects sont soit des convertis , soit des beurs réislamisés », déclare un responsable de la lutte antiterroriste qui ajoute : « Ils évitent les lieux surveillés comme les mosquées , ainsi que les pantalons larges et la barbe de trois mois. »

Parfois, ces « islamistes invisibles » décident d’agir en solo . « Une personne isolée peut faire aujourd’hui presque autant de dégâts qu’une organisation » , prévient le commissaire Chaboud. Exemple : le mois dernier, à Nancy, un homme de 34 ans s’est autoproclamé kamikaze sur internet. L’affaire paraît incroyable. Sur la vidéo, filmée avec sa webcam, Kamel Bouchentouf se montre à visage découvert et offre ses services à Ben Laden. Il se dit prêt à poser des bombes dans sa région. Ses cibles : la préfecture de Meurthe-et-Moselle, des McDo, le consulat américain au Luxembourg et le 13 e régiment de dragons parachutistes à Dieuze, Moselle. Il offre de tester leur vulnérabilité, de prouver qu’il peut y entrer, avec un sac à dos, sans être fouillé. « Je veux vous montrer que je suis digne de votre confiance » , proclame-t-il. Cette « lettre de motivation » vidéo est destinée aux Algériens d’Al-Qaida, au Maghreb islamique ( AQMI ). Un de ses correspondants sur internet l’a mis en contact avec l’un des pontes du mouvement. La DST qui le surveille n’en croit pas ses yeux et interpelle Bouchentouf le 2 mai. Sur son balcon, les policiers récupèrent un extincteur vide, deux bonbonnes de gaz, et le mode d’emploi téléchargé sur internet pour confectionner un engin explosif. En garde à vue, il reconnaît vouloir commettre des attentats, puis, devant le juge Philippe Coirre, revient sur ses aveux. Etrange parcours que celui de Kamel Bouchentouf, né dans les friches industrielles de Lorraine. Autodidacte, d’origine kabyle, il hait Bush et Voltaire, l’ennemi des Sarrasins. Chauffeur-livreur le jour, internaute le soir, il passe des heures devant son ordinateur. Il utilise un système, « anonymous surfing », qui lui permet de naviguer incognito. La DST le remarque une première fois en 2001 quand il fait un don de 1 500 dollars à l’Autorité palestinienne, puis quand il signe des textes sur un site radical, fermé depuis pour « apologie de crime terroriste » . Il est alors interrogé et sermonné. Sans plus. Coup de théâtre : Bouchentouf affirme aujourd’hui avoir surfé sur la Toile islamiste à la demande des policiers français. S’il a séjourné un an en Angleterre, puis au Liban ou en Algérie, ce serait encore une fois sur leur ordre. « Pendant six ans, la DST s’est servie de lui pour infiltrer des groupes islamistes » , déclare M e Frédéric Berna, l’un de ses avocats. Une version fermement démentie par les services antiterroristes. Pour eux, la nouvelle menace vient bien de ces nouveaux terroristes francs-tireurs, agissant entre improvisation et coup de folie. Des insaisissables, discrets voisins de palier, qui peuvent passer à l’acte à tout moment. Des artisans djihadistes sans repères, donc peu repérables...


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