jeudi 19 octobre 2017

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Ces hommes de l’ombre qui tentent de faire libérer les otages

Florent Bouchardeau, Rue89.com

lundi 25 juin 2007, sélectionné par Spyworld

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Le journaliste anglais de la BBC Alan Johnston, détenu dans la bande de Gaza, est apparu dans une vidéo mise en ligne sur Internet. Comme pour tout enlèvement, une cellule de crise est en place. Mais comment fonctionnent ces discrets groupes de négociateurs ?

L’image est terrible. Alan Johnston, enlevé depuis plus de cent jours, est présenté portant une ceinture d’explosifs qui, récite l’otage, pourrait être déclenchée par ses ravisseurs –l’Armée de l’Islam– si on tente de prendre d’assaut les lieux :

"Comme vous le voyez, j’ai été habillé avec une ceinture d’explosifs, qui sera activée s’il y a la moindre tentative d’investir cet endroit, ont dit les ravisseurs", déclare le journaliste britannique sur la vidéo.

Depuis l’enlèvement de Johnston, le 12 mars 2007, le gouvernement britannique a mis sur pied une cellule de crise composée de quelques personnes entièrement tournées vers un seul objectif : obtenir la libération du journaliste.

Ce type de cellules est au cœur de l’actualité, mais leur organisation est mal connue. Lorsqu’une personne est kidnappée, pour les cellules de crise, peu importent les raisons ou les revendications. Le but reste la libération, au plus vite, avec des moyens simples et réactifs, en restant si possible très discret.

De petits groupes à l’initiative de l’Etat ou de sociétés privées

A chaque enlèvement, en France, un groupe qui n’excède généralement pas dix personnes est mis en place dans les heures qui suivent. Les cellules de crise ne sont pas toujours installées par le Quai d’Orsay et la DGSE. Quelques groupes industriels ou grandes associations tel que MSF gèrent en effet eux-mêmes leurs propres cellules, ou font appel à des sociétés privées spécialisées. Geos est l’une d’entre elles. "Leader de la prévention et de la gestion des risques en Europe continentale", d’après son site, Geos comprend une vingtaine de négociateurs permanents et une multitude de négociateurs locaux.

Laurent Combalbert estime que "[leur] force réside dans l’étendue de leur réseau et dans la capacité de trouver sur place les meilleurs bonshommes pour approcher les ravisseurs". Cet officier du Raid s’est mis en disponibilité il y a trois ans pour faire profiter Geos de ses talents de négociateur. Il ne regrette pas sa reconversion : "Je suis beaucoup plus demandé qu’au Raid."

En effet, depuis dix ans, la société gère cinq à douze enlèvements par an. Ils n’auraient jamais connu un seul échec. Cependant, ils refusent de s’occuper des kidnappings politiques, "trop compliqués, trop médiatisés" selon Laurent Combalbert. Dans ce cas ils laissent l’Etat français s’en charger.

La société mène également des actions de sensibilisation et de prévention des risques encourus dans les zones sensibles auprès de futurs expatriés. "Nous leur apprenons comment ne pas prendre de risques inutiles et même quel est le comportement à adopter pour faire face à un emprisonnement de longue durée."

Des groupes très hiérarchisés

Une hiérarchie très claire est établie dans les cellules de crise. Le dirigeant tranche le débat si le temps presse, son adjoint le remplace en cas d’absence. Un ordre militaire doit régner. Dans un premier temps, la cellule de crise élabore tous les scénarios possibles. Est-ce un enlèvement crapuleux, politique ? Qui sont les coupables ? Sur ces premières bases, les membres élaborent un plan d’action. Comment vont se dérouler les recherches sur le terrain, quels sont les contacts à établir, quelles sont les attitudes à adopter face aux autorités sur place ?

Enfin, le plan d’action peut être mis en place. D’abord sur le terrain, avec les ravisseurs et les intermédiaires, puis sur la scène internationale. Deux stratégies sont possibles : garder un maximum de discrétion (dans les cas de kidnappings crapuleux) ou au contraire communiquer un maximum autour de l’enlèvement.

Durant l’enlèvement des membres de "Terre d’enfance" en Afghanistan, on pouvait ainsi lire sur le site Internet de l’ONG :

"Nous avons décidé de respecter, à ce stade, les recommandations de discrétion qui nous ont été données, afin de ne pas mettre en danger la vie de nos amis, français comme afghans. "

Presque aucun journal quotidien ne mentionnait ce sujet en une. Ségolène Royal s’est même refusée à évoquer le sujet. Pourquoi une telle discrétion ? D’où viennent les instructions ? De la cellule de crise.

Parfois, au contraire, il est décidé d’orchestrer des manifestations, des pétitions, des événements... Cette méthode a été adoptée durant l’enlèvement de Florence Aubenas, journaliste de Libération détenue plusieurs mois en Irak. La stratégie de la surmédiatisation permet de donner une valeur énorme à la personne kidnappée, et donc de diminuer les risques d’exécution.

Les cellules de crise ont alors comme mission d’établir des lignes de conduite, et de les adapter au jour le jour en fonction du déroulement de l’enquête. Geos a mis en place une méthode de fonctionnement que tous les membres appliquent scrupuleusement. Appelée Pacifica, Geos a préféré ne pas nous la transmettre. Elle permet d’instaurer une même ligne de conduite pour les négociateurs officiels ou occasionnels.

Kidnappings crapuleux, enlèvements politiques

Les enlèvements d’étrangers sont désormais presque quotidiens dans les zones à risque du globe, qu’il s’agisse de journalistes en Irak, d’humanitaires travaillant sur les zones de conflit de la planète ou d’employés de multinationales. En 2004, 9 français étaient enlevés à l’étranger, en 2006, ils étaient 22. Pour faire face à cette vague d’enlèvements, la France a mis en place une Cellule interministérielle de négociation (CIN), composée d’agents du GIGN et du Raid, prête à intervenir à tous moments.

Dans le cas d’un kidnapping crapuleux, c’est-à-dire pour obtenir une rançon, la crise se dénoue souvent assez rapidement. Même s’ils ne le disent pas, les Etats cèdent au chantage, et paient les malfaiteurs. Roland Dumas, ex-ministre des Affaires étrangères , expliquait en 2004 à ce sujet (1) :

"On a des fonds secrets qui sont faits un peu pour ça. C’est pour avoir des renseignements sérieux, dédommager ceux qui sont des intermédiaires. Mais il y a un moment où on se pose inévitablement la question : est-ce qu’on va dépenser de l’argent sans contrepartie ?"

Dans le cas d’un kidnapping politique, il arrive qu’aucune rançon ne soit exigée. La séquestration peut alors durer des mois voire des années. Cela fait ainsi plus de cinq ans qu’Ingrid Betancourt est détenue par les Farc (Front armé révolutionnaire de Colombie).

Si le contexte de cet enlèvement n’a pas imposé la création d’une cellule de crise permanente, la France a créé un réseau qui s’implique dans la recherche d’un dénouement. Une équipe basée au Quai d’Orsay et en Colombie travaille sur l’affaire et tous les moyens de l’Etat peuvent être mis à disposition si nécessaire. D’après Armand Burget, président de la Fédération internationale des comités Ingrid Betancourt, une personne "qui a gagné la confiance des Farc", extérieure aux services de l’Etat mais travaillant pour eux, est en ce moment même au contact de la guérilla pour obtenir des preuves de vie. Souvent, les négociations françaises ne sont pas connues du gouvernement colombien. La discrétion prime toujours.


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