mardi 12 décembre 2017

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L’ensemble de l’Europe est devenu la cible d’apprentis terroristes

Arnaud de la Grange, le Figaro

mardi 3 juillet 2007, sélectionné par Spyworld

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L’incompétence des terroristes de Londres et de Glasgow n’a d’égale que leur détermination. Un danger qui concerne aussi l’Hexagone.

S’IL N’Y AVAIT en toile de fond de sombres desseins et de plus graves dangers, on pourrait sourire devant les dernières attaques djihadistes outre-Manche. Des avions de ligne jetés à la face du capitalisme triomphant à la pathétique voiture bélier de l’aéroport de Glasgow, la menace semble avoir perdu de sa superbe. On pourrait sourire, mais on aurait tort, car l’incompétence des apprentis terroristes de Londres ou Glasgow n’a d’égale que leur détermination, leur indifférence à leur propre mort et à la vie des autres.

Sous réserve de ce que l’enquête britannique va révéler, on se rattache à une catégorie d’activistes qui s’est développée en Europe depuis cinq ou six ans. Une génération spontanée de « terroristes d’en bas », attirés par les fausses lumières de la rédemption sacrificielle qui, pour certains, peuvent tisser des connexions avec la mouvance al-Qaida, pour d’autres, pas du tout. Quand la patronne du MI5 - le renseignement intérieur britannique -, Eliza Manningham Buller, confiait, il y a quelques mois, que ses services avaient identifié « 200 groupes ou réseaux » dans le pays et suivaient en permanence « plus de 1 600 individus », c’est sans nul doute à ce terreau activiste qu’elle faisait allusion.

Modernité contre radicalisation

Ce profil n’est d’ailleurs pas une spécificité d’outre-Manche. En France, l’illuminé de Nancy arrêté en mai dernier par la DST relevait peu ou prou de cette engeance. L’homme, un islamiste franco-algérien radicalisé, avait entrepris - via des forums sur Internet -, d’offrir ses services à la branche maghrébine d’al-Qaida. Et le contact avait réussi. Il se disait prêt à attaquer une préfecture, ou le 13e régiment de dragons parachutistes... « Cela montre que l’individu isolé a souvent besoin de se rattacher à l’organisation, autant pour des raisons de légitimation de son acte que pour un besoin de soutien technique », commente Louis Caprioli, chef du contre-terrorisme à la DST de 1998 à 2004 et conseiller chez Geos, une société de sécurité. En Allemagne, les deux jeunes Libanais qui projetaient de semer la mort dans des trains à l’été 2006 étaient sans doute les « cousins » en militantisme des suspects de Leeds, Londres ou Nancy.

Côté technique, le niveau laisse à désirer. « La génération qui était passée par les camps afghans par exemple était plus pointue, poursuit Louis Caprioli, pendant trois mois, ils tiraient à la kalachnikov. S’ils se montraient habiles, on les initiait au maniement d’explosifs pendant trois mois de plus. Et s’ils étaient vraiment doués, on leur apprenait alors à manier des composants chimiques pour en confectionner. »

Côté motivation, l’affaire est plus inquiétante. « Il ne faut jamais se gausser de gens, même maladroits, qui sont prêts à commettre un attentat, kamikaze ou non, poursuit Caprioli, c’est forcément beaucoup d’engagement, de conditionnement. » Chez les militants issus de la 3e génération de l’immigration, on retrouve presque toujours une crise identitaire profonde. « L’exposition à la modernité ne protège pas de la radicalisation, il la précipite au contraire », expliquait il y a peu Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS. Les jeunes activistes ne se sentent plus pakistanais ou algériens, pas non plus britanniques ou français. Même s’ils n’ont qu’une connaissance rudimentaire de l’islam, ils trouvent refuge dans une identité « musulmane », transculturelle et transnationale.

Ben Laden, « enfant du clip »

Les services français s’inquiètent d’un double phénomène : la bascule de plus en plus rapide dans la violence de ces profils et leur « volontariat » spontané. Longtemps, on a imaginé des agents recruteurs d’al-Qaida arpentant barres de banlieues et mosquées de quartiers pour enrôler des militants. Or le processus est souvent inverse. Psychiatre et sociologue, ancien de la CIA, Marc Sageman explique que « le ralliement au djihad est un phénomène plus ascendant que descendant. Les jeunes volontaires se présentant d’eux-mêmes. » Dominique Thomas, chercheur à l’EHESS, confirme que la deuxième génération du Londonistan n’a pas forcément besoin d’avoir été en contact avec des prédicateurs radicaux. Ils veulent s’inscrire dans un rapport de force global ». Comme le dit l’islamologue Gilles Kepel, Ben Laden est un « enfant du clip » et tous ces jeunes puisent dans la scénarisation de la terreur l’énergie de passer à l’acte. Comme d’autres font leur propre blog, eux vont faire leur propre guerre.

Tout se passe comme si, en Europe, al-Qaida pouvait puiser dans deux « armées », celle des amateurs radicalisés et celle des activistes plus chevronnés, qui se font plus discrets, mais n’ont pas disparu. « Il y a des signes montrant que les têtes pensantes d’al-Qaida n’ont pas renoncé aux méga-attentats, explique une source de renseignement, mais la répression les oblige à la prudence et ils ont le temps. » En attendant, les attentats plus ou moins bricolés permettent d’occuper le terrain de la peur, ce qui est déjà une petite victoire stratégique.


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