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Intelligence économique : peut-on définir un métier spécifique ?

Francis Beau, Agoravox.fr

mercredi 4 juillet 2007, sélectionné par Spyworld

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Soumise à un double mouvement contradictoire de dilution dans l’ensemble des fonctions économiques et de spécialisation guerrière, l’intelligence économique a du mal encore à définir les spécificités propres à ses métiers. Il semble en particulier étonnant que, malgré l’orientation martiale de la discipline et la diversité des conceptions qui résulte de sa dilution, la fonction protection de l’information ne figure pas dans la liste officielle des métiers ou compétences de l’intelligence économique. Qu’advient-il, en outre, dans cette évolution contradictoire, de l’exploitation de l’information utile, cette fonction essentielle pourtant à l’origine du concept ?

Au vu des premiers travaux sur les métiers de l’intelligence économique (IE), une certitude s’impose : la profession semble unanime pour dire que l’intelligence économique va bien au-delà de la simple veille.

Mais au fait, jusqu’où va-t-elle ?

"L’intelligence économique peut être définie comme l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques" - rapport Martre, "Intelligence économique et stratégie des entreprises", La Documentation Française, Paris, 1994.

On imagine, si on se réfère à cette définition à l’origine du concept français d’intelligence économique, que la discipline couvre effectivement un domaine de compétences de plus en plus pointu lié à la gestion complexe d’une information dont la surabondance rend la maîtrise chaque jour un peu plus difficile : recueil, sélection de l’information, analyse, capitalisation, partage, protection, mise à disposition de l’information utile en temps voulu... L’observateur attentif de la discipline a sans aucun doute conscience pourtant que, tandis que le concept d’intelligence économique devient un élément fondamental de la démarche stratégique d’entreprise, les fonctions qu’on lui attribue, au-delà de la simple veille, se diluent progressivement dans l’ensemble du champ économique et stratégique que cette dernière a justement pour fonction d’éclairer.

Face à cet élargissement de son champ de compétences, cherchant à s’organiser autour de véritables métiers spécifiques identifiables sur le marché de l’emploi, la profession, sous l’autorité du Haut responsable chargé de l’intelligence économique (HRIE), a entrepris une série de travaux pour clarifier les métiers de l’IE et définir leurs spécificités propres.

La liste des métiers et des compétences de l’intelligence économique élaborée dans le cadre de ces travaux par le Groupe métiers et compétences du HRIE identifie neuf métiers ou compétences. Ceux-ci ne sont cependant plus que trois si on met à part les fonctions de direction, de production d’outils, de formation, de conseil ou d’audit. En effet, comme pour n’importe quel métier reconnu, ces dernières, bien qu’essentielles, relèvent des fonctions d’accompagnement de la discipline associée, plus qu’elles ne traduisent l’existence en son sein de savoir-faire distincts spécifiques à celle-ci. Les métiers de la médecine par exemple comptent, outre la médecine générale, de nombreuses spécialités auxquelles il n’est pas d’usage de rajouter les fonctions d’enseignement (professeurs), d’encadrement (chefs de service), de conseil (médecins-conseil) ou de production d’outils (éditeurs de logiciels médicaux, fabricants de matériel médical) lorsqu’il s’agit de décrire les spécificités médicales de la profession.

D’après cette liste, veilleur, analyste et lobbyiste sont donc les trois seuls métiers véritablement spécifiques du domaine qui demeurent après mise entre parenthèses de ceux relevant des fonctions d’accompagnement.

Et la protection de l’information ?

Veille et analyse sont deux activités complexes, tellement inextricablement mêlées que la séparation, même théorique, en deux disciplines distinctes paraît irrémédiablement artificielle. Si la veille peut être définie sommairement comme la collecte d’informations utiles concernant l’environnement de l’entreprise, l’analyse, qui consiste d’une certaine manière à décomposer un ensemble d’informations pour en extraire l’information utile, est inévitablement au centre de la démarche.

Tout au plus pourrait-on instaurer une distinction d’ordre hiérarchique pour désigner deux titres correspondant à des niveaux de compétences différents, un peu comme le titre de médecin détermine un domaine de compétences plus vaste que celui dévolu au titre d’infirmier, donnant au premier autorité sur le second. On pourrait ainsi considérer que le titre d’analyste correspond à un domaine de compétences plus poussé que celui attribué au titre de veilleur, lui donnant ainsi autorité sur ce dernier. Considérant qu’il n’y a pas de véritable profession sans hiérarchie, cela pourrait constituer une première base pour organiser la profession. Veilleur et analyste seraient ainsi des titres permettant de délimiter deux premiers métiers complémentaires au sein d’une même filière professionnelle regroupant l’ensemble des activités "coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile".

On reste ici clairement dans le périmètre d’origine tel qu’il émane du rapport Martre. Il pourrait néanmoins être utile d’élargir celui-ci à la notion un peu plus vaste de "maîtrise de l’information", pour indiquer la nécessité de rattacher les activités de protection à un processus plus complet d’exploitation de l’information utile.

Ces deux premiers métiers "titularisés" (veille et analyse) ne suffisent donc pas à décrire l’ensemble des activités du périmètre ainsi redéfini. Ils devront nécessairement être complétés pour couvrir l’ensemble des activités nécessaires à l’exploitation de l’information utile (documentation, gestion des connaissances), mais d’ores et déjà, on peut s’étonner de l’absence des compétences liées à la protection du patrimoine immatériel pourtant indispensables pour accéder à la maîtrise de l’information.

Exploitation de l’information utile ou utilisation de l’information exploitée ?

On sort plus nettement du périmètre d’origine avec le lobbying. Le sens courant attribué à la notion d’information qui s’étend souvent à sa diffusion (communication) peut, il est vrai, expliquer l’adjonction de ces savoir-faire à ceux réunis dans la notion de maîtrise de l’information. Ce rattachement confirme néanmoins la dilution des fonctions signalée précédemment qui, au-delà de la veille et de sa sœur jumelle l’analyse, s’étendent désormais à un de leurs champs d’application qu’elles ont pour fonction d’éclairer (les activités d’influence et de lobbying). Mais, cet élargissement à un métier relevant plus largement d’une des fonctions clés de l’entreprise (la communication) pourrait, en toute logique, s’étendre à d’autres métiers relevant d’autres fonctions clés (la stratégie, la R&D, la production par exemple). En réalité, c’est bien dans l’ensemble du champ d’application de la veille que les fonctions spécifiques de l’IE ont tendance à se diluer progressivement, au point de se fondre dans le vaste ensemble des activités économiques : politique économique, politique industrielle, sécurité économique, stratégie des affaires, commerce, innovation, communication, lobbying d’affaires, stratégies d’influence, jusqu’à s’insérer au final dans les concepts de "guerre de l’information" et de "guerre économique".

Cette tendance est largement confirmée à l’écoute des différentes interventions des professionnels de l’IE participant à un récent colloque sur le thème des "formations et métiers en intelligence économique" organisé dans le cadre des travaux de clarification impulsés par le HRIE. Ces deux dernières notions à connotation guerrière semblent même, à les entendre, être les seules à constituer une véritable spécificité de la discipline.

De fait, les premières interventions ne font pas apparaître de véritables caractéristiques spécifiques à la profession. Les formations y sont présentées comme des cursus complémentaires délivrant une culture générale économique et géopolitique, dont il ne faudrait pas attendre de débouchés en termes d’emploi, si elles ne venaient pas compléter une solide formation initiale de spécialiste.

Un document distribué à tous les participants au colloque, émanant du groupe de travail n° 1 de l’association des auditeurs intelligence économique de l’IHEDN, consacré à la gestion des métiers de l’intelligence économique en entreprise, vient largement confirmer l’impression de dilution de ces derniers dans le vaste ensemble des activités économiques. Après avoir d’emblée averti le lecteur que "l’intelligence économique est surtout un comportement et une façon d’être", ce document détaille en effet les compétences et les connaissances requises par les quatre postes de base des métiers de l’IE (responsable IE, chef de projet IE, analyste IE, veilleur) : "connaissances des contextes économiques mondiaux, des marchés internationaux, de la géopolitique, de la géostratégie et des relations internationales", "connaissances de base en finance", "connaissances juridiques", "anglais", "lobbying, influence et contre-influence", "connaissance de l’entreprise et de ses problématiques", "connaissance des secteurs d’activité liés à ceux de l’entreprise"....

Rapidement évoquées, dans ce document émanant de l’IHEDN, à propos du seul poste de veilleur, la "maîtrise des outils informatiques de recherche et de traitement de l’information" et "l’aptitude à programmer les outils techniques de recueil" sont les seules compétences ou savoir-faire ayant un rapport direct avec la gestion complexe d’une information surabondante et omniprésente. Elles se réduisent néanmoins à des fonctions strictement techniques dont le métier de veilleur n’a sûrement pas le monopole. Mais, peut-on véritablement réduire les compétences requises par l’exploitation de l’information utile à la maîtrise et à la programmation des outils informatiques de recueil et de traitement de l’information ?

Hormis ces deux compétences purement techniques attribuées à la fonction de base (veilleur), on voit bien qu’il s’agit-là d’une culture générale économique et géopolitique, et il est bien difficile d’y distinguer ce qui pourrait être spécifique à l’intelligence économique. On a en effet peine à croire que les formations IE soient les seules à assurer l’enseignement de ces différentes matières, et on imagine mal que ces "connaissances" ne figurent pas intégralement aux programmes de toutes les écoles de commerce ou autres écoles de formation aux affaires.

Réduite ainsi à un simple problème strictement technique, l’exploitation de l’information utile n’a plus rien de spécifique aux métiers de l’intelligence économique, et ces derniers se confondent désormais avec ceux des multiples acteurs économiques utilisateurs de l’information exploitée, que la fonction d’origine définie dans le rapport Martre avait justement pour fonction d’alimenter.

Maîtrise ou guerre de l’information ?

Même si le représentant de l’Ecole de guerre économique (EGE), s’exprimant sur les exigences et les objectifs des formations en IE, affirme que son école au prestige largement reconnu forme de véritables spécialistes dont l’emploi est assuré à l’issue de la scolarité, il est naturel de se demander dans ces conditions en quoi son enseignement diffère fondamentalement de celui de nombreuses autres écoles de commerce, de gestion ou de perfectionnement aux affaires, qui ne sont pas marquées du label IE. Comme elle, ces dernières ont pour vocation de former des cadres destinés pour certains à devenir des managers de haut niveau et la grande variété des matières étudiées donnent à leurs élèves la capacité d’exercer à terme des fonctions à haute responsabilité dans l’entreprise. Leurs anciens élèves sont en compétition sur le marché de l’emploi avec ceux de l’EGE pour occuper les mêmes postes en entreprise, sans pour autant souffrir de la concurrence. Le grand prestige dont jouissent également bon nombre de ces écoles aurait sans aucun doute gravement souffert si elles n’avaient pas su faire évoluer leurs enseignements pour répondre également aux nouvelles exigences stratégiques induites par la mondialisation ou la globalisation des sphères économiques.

L’EGE ayant néanmoins pour vocation affirmée de former des professionnels de l’intelligence économique, il reste légitime alors de s’interroger sur ce qui fait la spécificité de ces métiers, sauf à considérer que son nom aux allures délibérément combatives et la formulation guerrière de ses objectifs pédagogiques indiquent une orientation plus marquée vers les problématiques d’affrontement entre puissances économiques et vers le "management offensif de l’information". Cette orientation vers une spécificité "guerrière" est confirmée par l’intervention d’un colonel de l’armée de terre qui, s’exprimant sur le thème des métiers de l’IE vus par l’entreprise, présente la notion de maîtrise de l’information telle qu’elle est perçue dans les opérations militaires par l’état-major des armées. Il explique qu’elle ne s’applique pas au renseignement et à son exploitation, mais bien à la gestion de la communication stratégique, à la gestion de la confrontation et à la gestion de l’interface civils/militaires sur un théâtre. En un mot, c’est la guerre de l’information.

Si cette conception présente une certaine cohérence avec ce qui pourrait faire la spécificité de l’EGE par rapport aux autres écoles de perfectionnement aux affaires, elle semble assez éloignée toutefois de celle qui émanait du rapport Martre. La maîtrise de l’information ne serait pas, comme semble l’indiquer la définition de l’IE dans ce rapport fondateur du concept, le résultat de "l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile". Il semblerait plutôt désigner la communication de crise dans le cadre d’une "guerre de l’information". On doute cependant que cette conception soit également celle du professeur d’intelligence économique de l’Ecole supérieure d’ingénieurs en électronique et électrotechnique (ESIEE) qui, intervenant juste avant sur le thème des formations, rappelait "qu’en dernier lieu" (pourquoi en dernier ?), la base du métier restait la maîtrise de l’information. On imagine en effet que la maîtrise de l’information revêt dans son enseignement une signification plus proche de celle émanant du rapport Martre.

Si l’on fait fi néanmoins de ces divergences d’interprétation, l’impression générale qui se dégage des différentes interventions du colloque est que ce serait bien, au bout du compte, la logique d’affrontement qui fait la spécificité des métiers de l’IE et non pas celle de l’exploitation d’une information utile à la décision pour l’action.

Que reste-t-il des métiers spécifiques de l’IE ?

L’impression est en partie confirmée lorsque, poursuivant la lecture du document du groupe de travail de l’association des auditeurs intelligence économique de l’IHEDN, on en arrive aux "fonctions indirectes de l’intelligence économique", ainsi nommées parce que, bien qu’"indirectement concernées par l’intelligence économique", elles "ne pratiquent pas cette spécialité". Y sont cités, pêle-mêle, comme "ne pratiquant pas la spécialité", mais "indirectement concernés" : la gestion des connaissances, la direction financière, la communication et le lobbying, les fonctions commerciales, les fonctions d’acheteur, la sécurité (protection), la sûreté, la prospective et la veille auxquelles viennent se rajouter trois "métiers indirects" parmi "les plus impliqués", celui des lobbyistes (déjà cité), celui des informaticiens et celui des documentalistes.

La gestion des connaissances, la documentation ne sont donc bien qu’indirectement concernées par l’intelligence économique et ne relèvent pas de cette "spécialité". Exit donc l’exploitation de l’information utile, la gestion complexe d’une information surabondante et omniprésente ou les "actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile".

La communication et le lobbying, la protection et la sûreté qui auraient pu être les spécificités de la nouvelle IE dans une logique d’affrontement ne relèvent plus non plus de cette spécialité par laquelle ils ne sont qu’indirectement concernés. L’orientation guerrière semble là moins évidente. Mais alors que reste-t-il ?

Mais alors que reste-t-il ? L’intelligence économique est-elle bien un véritable métier spécifique ? Si oui, comment le définir ? Si non, comment éviter que M. Jourdain prétende en faire tous les jours dans l’entreprise sans le savoir (ou sans le dire) ?

à suivre ...


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