samedi 16 décembre 2017

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La défense française dans l’incertitude

Laurent Zecchini, le Monde

dimanche 15 juillet 2007, sélectionné par Spyworld

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Nicolas Sarkozy a adressé deux messages forts aux vingt-six partenaires européens de la France à l’occasion du 14-Juillet. Le premier est son invitation à participer au défilé militaire. Le second est la visite que le chef de l’Etat a effectuée vendredi à l’île Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). La défense européenne et la dissuasion seront donc, sans surprise, les deux axes qui guideront la politique dans ce domaine du nouveau chef des armées.

Ces références devront cependant être confirmées, au moment où la défense française entre dans une période incertaine, avec la rédaction d’un nouveau Livre blanc et d’une loi de programmation militaire pour les années 2009 à 2013, qui façonneront le futur modèle de l’armée française et ses choix stratégiques. Pendant la campagne électorale présidentielle, M. Sarkozy avait introduit sur ces deux sujets un élément d’incertitude. Il avait souligné que la dissuasion serait soumise "aux règles d’optimisation coût/efficacité", tout en souhaitant une "remise à plat" de la doctrine d’emploi de l’arme nucléaire. Sans doute ne faut-il pas attendre dans ce domaine de véritable "rupture". Les présidents de la République française sont comme ceux des Etats-Unis : ce n’est qu’une fois installés à l’Elysée, ou à la Maison Blanche, qu’ils prennent la dimension internationale de leurs fonctions, et leurs responsabilités nucléaires les incitent plutôt au conservatisme.

C’est davantage dans le registre européen que M. Sarkozy pourrait faire preuve d’audace. Il y a quelques mois, il avait pris à contre-pied la thèse officielle du gouvernement, qui, contre toute évidence, répétait que la défense européenne poursuivait sa "dynamique ascendante". Il avait estimé que, sans une Europe politique résolue à s’affirmer sur la scène internationale, il fallait craindre que la défense européenne "ne progresse guère beaucoup plus loin que le stade actuel".

Faute d’ambition politique, les Vingt-Sept n’ont pas franchi le pas consistant à se doter d’un ministre européen des affaires étrangères. Javier Solana a vu son autorité élargie à la Commission européenne, mais dans le futur mini-traité, il demeure simple "haut représentant" de l’Union pour la politique étrangère et de sécurité. Lorsqu’elle présidera l’UE au second semestre 2008, la France, si elle en a la volonté, devra faire preuve de persuasion et d’énergie pour inciter ses partenaires, satisfaits pour la plupart du parapluie de sécurité offert par l’OTAN, à relancer la défense européenne. Elle disposera du nouvel outil des coopérations renforcées en matière de défense, qui permet à un groupe de pays de créer une avant-garde. Il s’agira donc d’un test de la conviction exprimée par M. Sarkozy de faire de la défense la condition et le levier de la relance de l’Europe politique. Peut-être un jour osera-t-elle parler d’"armée européenne".

Sinon, quelle pourrait être la finalité de la constitution de ces 13 "groupements tactiques" de 1 500 hommes chacun, qui sont l’ossature d’une force européenne de réaction rapide ?

Mais, comme toujours en matière de défense européenne, rien ne se fera sans la Grande-Bretagne. Ce qui pose, dans l’immédiat, la question du deuxième porte-avions français. Le premier ministre britannique Gordon Brown n’est ni europhile ni porté sur la chose militaire, et son passé de chancelier de l’Echiquier l’incite à soupeser au trébuchet les économies d’échelle attendues de la mini- série de deux porte-avions britanniques et d’un porte-avions français.

Ce dernier fait désormais figure de symbole et de test de la coopération franco-britannique. D’autant que Londres souhaite que les chantiers navals britanniques (écossais, comme M. Brown) se taillent la part du lion du contrat industriel. De ce côté-ci de la Manche, le sort du "PA2" fait l’objet d’une valse-hésitation qui frise le ridicule.

Alors que le chef de l’Etat a estimé plus d’une fois que cet outil de "projection de puissance" de la France est indispensable, François Fillon vient de souligner que les choix qui attendent la défense "ne se limiteront pas au point de savoir si et quand il faut un deuxième porte-avions". A entendre le premier ministre indiquer qu’il faut quitter "la logique traditionnelle de l’accumulation des exigences propres à chaque arme", les marins sont passés de la satisfaction à l’inquiétude.

De son côté, le ministre de la défense, Hervé Morin, navigue à vue : il se contente d’indiquer que le PA2 se fera "a priori", alors que le chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin, estime qu’un tel financement "va représenter un défi redoutable"... La clé de ces atermoiements est budgétaire : traditionnellement, Bercy exerce une plus grande influence sur Matignon que sur l’Elysée, à plus forte raison parce que cette dépense navale coûtera au bas mot 2,8 milliards d’euros au budget de l’Etat.

Pendant la campagne présidentielle, la gauche avait estimé que la réalisation de tous les programmes militaires annoncés nécessiterait une somme supplémentaire de 4,7 milliards d’euros par an. Elle était loin du compte : Hervé Morin a reconnu que 6 milliards par an seraient nécessaires sur les cinq annuités de la prochaine loi de programmation. Il a demandé un "état des lieux", une "opération vérité" sur le coût des programmes engagés, ce qui est une manière implicite de reconnaître que la politique de défense s’est faite ces dernières années à crédit.

L’objectif fixé par Nicolas Sarkozy d’un budget de la défense atteignant 2 % du PIB (il est actuellement de 1,7 % en normes OTAN), apparaît, en tout état de cause, bien improbable. Les militaires s’attendent à des coupes claires dans les dépenses d’équipement et de fonctionnement. Encore faut-il savoir quels rôles l’exécutif assigne aux armées. Doit-on privilégier les forces de protection du territoire ou de projection de puissance ?

Doit-on se contenter de dissuader ? Ou imiter l’exemple américain des frappes préventives contre un adversaire qui n’hésite pas à décimer la population civile ? Faut-il plus de renseignement, quitte à avoir moins de puissance de feu ? Quels moyens militaires peut-on mutualiser entre alliés européens et de l’Alliance atlantique ? Telles sont quelques-unes des questions qui devront trouver réponse dans les mois à venir, au travers du Livre blanc et de la loi de programmation militaire.

Le général Georgelin a estimé "essentiel qu’un véritable débat public ait lieu sur la défense", qui ne doit pas rester un débat entre experts. L’enracinement des habitudes va à l’encontre d’un tel voeu mais, qui sait, M. Sarkozy ne souhaite-t-il pas remettre en cause le "domaine réservé" ?


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