vendredi 15 décembre 2017

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Clearstream : le corbeau picorait chez le matheux

Renaud Lecadre, Liberation

vendredi 10 juin 2005, sélectionné par Spyworld

Le Libanais Lahoud est soupçonné d’avoir livré les fichiers confidentiels qui ont resurgi dans un CD-Rom bidonné.

L’affaire du corbeau de Clearstream a non seulement semé la zizanie au sein de l’état-major du géant européen de l’aéronautique EADS (Camus contre Forgeard) et du gouvernement français (Villepin contre Sarkozy), mais encore au sein des services secrets français. Au milieu, Imad Lahoud fait figure de punching-ball. Libanais, normalien, parfois présenté comme « un génie des mathématiques comme il en existe deux ou trois au monde ». Pour le meilleur et pour le pire.

Son fonds d’investissement spéculatif, basé sur une mise en équation des marchés financiers, a fait faillite, ce qui lui a valu une mise en examen en 2002 (et trois mois de détention provisoire). Mais sa science de la cryptographie intéresse beaucoup de monde, à commencer par les services d’espionnage et de contre-espionnage.

Bidonné. C’est à la demande des autorités françaises, début 2003, qu’il se serait intéressé à Clearstream, chambre de compensation par laquelle transitent la plupart des flux financiers internationaux et qui surtout en assure la traçabilité. Non pas pour dénicher un quelconque financement politique occulte, comme le suggérera un corbeau en mai 2004, mais pour traquer les filières Al-Qaeda. Le fruit de son « travail » est remonté à qui de droit, la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) et la DST (Direction de la surveillance du territoire). Puis a ressurgi un an plus tard sous la forme d’un CD-Rom bidonné ­ ne serait-ce que parce qu’il mentionne une liste de personnalités ayant un compte chez Clearstream, alors que seules les personnes morales peuvent en être clientes ­, envoyé anonymement au juge Renaud Van Ruymbeke, en charge de l’affaire des frégates de Taiwan.

Au même moment, Imad Lahoud était embauché au centre de recherche d’EADS, pour y développer des produits de cryptage ­ et de décryptage ? ­ des transmissions. Sans être un intime de Philippe Camus et Jean-Louis Gergorin, numéros 1 et 2 d’EADS, il est catalogué dans leur clan, face au binôme Noël Forgeard-Philippe Delmas, aux manettes d’Airbus. Gergorin est soupçonné par la DST d’être le corbeau, et Lahoud de lui avoir fourni le fichier Clearstream, bien que ce service de police admette n’avoir aucune preuve. Dans la tempête, le mathématicien se fait tout petit mais subit de plus en plus de pressions.

Camus s’est alors dévoué pour crever l’abcès. Le patron d’EADS, contraint de céder son siège au chiraquien Forgeard, a récemment écrit au pôle financier pour dénoncer de sombres manoeuvres (le Figaro du 2 juin) : un ancien de la DST, aujourd’hui en charge de la sécurité d’Airbus, ferait depuis trois mois le siège de Lahoud pour qu’il balance Gergorin. Avec une pression maximale deux jours avant l’inauguration de l’A380, comme s’il n’avait rien de plus important à faire. Sur le thème : la justice est en train de lever le lièvre, il est urgent de choisir son camp. Le tout accompagné de menaces plus ou moins voilées.

Contre-feu. Cela ne nous dit pas qui est le corbeau, mais suggère qu’il y en a peut-être plusieurs. Son premier envoi a le mérite de la cohérence, à défaut de la véracité : il met en cause Delmas comme gestionnaire d’une caisse noire d’EADS. L’intéressé a porté plainte pour dénonciation calomnieuse, et on le comprend. Mais les envois suivants du corbeau ressemblent diablement à un contre-feu allumé de toute urgence, dénonçant pêle-mêle Sarkozy, DSK et même Alain Minc...

« D’accord, la méthode est artisanale et le CD-Rom bidon, admet un dirigeant aéronautique. Mais cela a fait la une des journaux. Quelque part, chapeau ! Depuis, tous les services occidentaux sont sur les dents. »


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