jeudi 19 octobre 2017

Accueil du site > Terrorisme > International > L’organisation terroriste al-Qaida au bord de la scission

L’organisation terroriste al-Qaida au bord de la scission

Chronique d’Alexandre Adler

mercredi 1er août 2007, sélectionné par Spyworld

logo

Les événements pakistanais et les tensions survenus entre Américains et Saoudiens sur l’avenir de l’Irak tournent tous autour de la réalité et de l’avenir d’al-Qaida. Tout récemment, une synthèse du renseignement adressée au président des États-Unis concluait à l’imminence d’une scission au sein d’al-Qaida provoquée entre autres par la question de ses rapports avec l’armée pakistanaise et avec les talibans.

Notre grand théâtre classique l’avait très largement pratiqué, Hegel l’avait théorisé en des formules définitives, le dernier acte ressemble au premier et rassemble les mêmes protagonistes, ou bien, si on veut le dire à l’allemande, la négation de la négation, le troisième terme de la dialectique nous ramène inexorablement à la genèse affirmative du premier mouvement. Il y avait dans l’entrée en scène tonitruante d’al-Qaida, le 11 septembre 2001, une ambivalence et une énigme. Et voici que les deux sont en passe de se résoudre sous nos yeux incrédules.

Ambivalence : al-Qaida n’a jamais pu, malgré son ambition fondatrice, représenter un état-major, même en gestation, de l’ensemble du mouvement islamiste. Al-Qaida, dans le même temps, a aussi représenté la coagulation des forces les plus radicales de la mouvance islamiste, en polémique implicite avec le coeur égypto-saoudien du mouvement, la combinaison des Frères musulmans du Caire et des oulémas wahhabites du Nedjd saoudien.

Cette fêlure, de temps à autre explicitement perceptible, trouve son origine radicale dans la différence de situations entre Égypte et Arabie saoudite. Instruits par leurs déconvenues pendant la terrible répression nassérienne et par leurs succès sociétaux de plus en plus tangibles sous Sadate et bien plus encore sous Moubarak, les dirigeants de la confrérie ont renoncé à tout léninisme pour choisir un encerclement lent et négocié de ce qui reste d’État laïque égyptien. Ce faisant, ils créaient par leur choix d’un compromis historique avec l’armée et les services secrets égyptiens les bases d’une véritable scission « gauchiste », laquelle prit plusieurs visages dans les vingt dernières années de l’histoire égyptienne mais devait trouver dans Ayman Zawahiri son incarnation dominante.

Grand chirurgien au faîte de son prestige social et petit-fils d’un « cheikh d’al-Azhar » - c’est-à-dire d’un personnage qui tient quasiment lieu de Souverain Pontife du sunnisme -, le docteur Zawahiri incarne la révolte radicale d’une élite arabo-musulmane à la recherche d’une véritable utopie, proche de ce que furent les Khmers rouges dans le contexte asiatique. Au contraire, fils de famille adulé par la jeunesse de son pays et longtemps dorloté par ses services secrets, Oussama Ben Laden n’a jamais connu la douleur des scissions ni l’angoisse de l’isolement politique.

Ses liens avec l’entourage intégriste du ministre saoudien de l’Intérieur Nayef, ainsi qu’avec les principaux chefs de l’État profond pakistanais, y compris sa branche nucléaire du célèbre AQ Kahn, en font un prophète confiant dans le caractère majoritaire de sa démarche. Au reste, il n’a jamais été ni dénigré ni critiqué par la direction des Frères musulmans, ni même par l’OLP d’Arafat, le Baas de Saddam Hussein, encore moins par la vaste mouvance islamiste pakistanaise au pouvoir dans les deux provinces non indiennes du pays, le nord-ouest et le Baloutchistan.

Énigme aussi, par conséquent. Jusqu’à quel point les deux stratégies, égyptienne et saoudienne, demeurent-elles compatibles ? La dernière estimation des services de renseignement américains au président Bush (NIE) fait état d’une scission bien en marche à l’intérieur même de la direction d’al-Qaida entre Zawahiri et un Ben Laden, sans doute diminué par un état de santé branlant.

Ce ne sont pas des considérations de personnes qui ont dicté cette rupture en marche, mais bien la résolution des ambiguïtés présentes depuis toujours : si on connaît en effet le double jeu plus qu’irritant de l’armée pakistanaise entre Ben Laden et Bush, on a sous-estimé jusqu’à présent à quel point les équations doivent se lire toujours dans les deux sens. Le coup de tonnerre qu’aura été l’assaut de la Mosquée rouge d’Islamabad par l’armée du général Musharraf, vigoureusement soutenu depuis son exil de Dubaï par Benazir Bhutto, représente une défaite stratégique gravissime pour al-Qaida, dont l’activité n’avait jusqu’alors jamais été sérieusement empêchée par les autorités pakistanaises véritables. Mais dans l’affaire de la Mosquée rouge, on sous-estime aussi l’importance de la pression chinoise qui s’est exercée sur le président pakistanais après que les talibans locaux eurent liquidé un groupe d’agents de Pékin, par ailleurs tenanciers d’un salon de massage très fréquenté par l’élite pakistanaise. Ici, nous touchons à un autre des points sensibles de la crise depuis le début : la nécessité pour le Pakistan de suivre la Chine, proliférateur en chef de son programme nucléaire et seul contrepoids stratégique aux pressions américano-indiennes sur le pouvoir d’Islamabad.

Petit détail qui n’est pas sans importance, les services secrets pakistanais ont donc lâché les intégristes ouïgours et par extension ouzbeks et kirghiz venus combattre sous l’étendard d’al-Qaida, tandis qu’ils continuaient d’apporter le maximum de soutien aux talibans insurgés en Afghanistan et associés avec eux dans un trafic d’opium de plus en plus lucratif, lequel inclus la mafia musulmane de Bombay. Dans cette affaire, les « Arabes », c’est-à-dire les cadres saoudiens et émiriens dont Ben Laden est la figure de proue tutélaire, ne souhaitent ni rompre avec l’armée pakistanaise et son allié chinois, ni avec la fraction dure et antiaméricaine de l’État saoudien. Zawahiri au contraire, qui a été l’organisateur direct de deux tentatives sérieuses d’assassinat de Musharraf, attend comme une bénédiction de Dieu cette rupture avec les soi-disant islamistes modérés saoudo-pakistanais. Les militants d’Asie centrale, on vient de voir pourquoi, soutiennent Zawahiri, de même que quelques groupes armés pakistanais affinitaires qui en veulent à Musharraf de les avoir lâchés dans la question du Cachemire. Mais en face, un personnage d’une stature certaine, le Libyen, Abou Yahia al-Libi, n’hésite pas à s’opposer de plus en plus ouvertement à Zawahiri, au nom même de Ben Laden. Al-Libi reproche à ses adversaires radicaux de sacrifier l’insurrection du Sud afghan et de chercher la scission, la « fitna » avec tous les bons islamistes du Moyen-Orient arabe qui sympathisent pourtant avec les buts ultimes d’al-Qaida.

En Irak, après la mort au combat de Zarkaoui, lequel avait été un adversaire constant de Zawahiri, les nouveaux chefs du mouvement, pour autant qu’ils existent (on vient d’apprendre que le soi-disant chef du mouvement bagdadi n’était qu’une voix radiophonique empruntée par un acteur), agissent la main dans la main avec les services secrets saoudiens et pakistanais qui jamais n’ont cessé de soutenir le djihad irakien. Mais al-Libi a aussi une autre idée dans la tête : renverser Kadhafi dont les palinodies et les excès ont maintenant dressé contre lui une majorité islamiste de la population libyenne et un noyau de plus en plus durci de cadres du régime de plus en plus irrités par l’ouverture actuelle - et spectaculaire - à l’Occident.

L’islamisme libyen est lui-même issu de la confrérie des Senoussis qui, proche (s) sur le plan théologique des wahhabites saoudiens, présente aussi comme trait historique distinctif une affiliation permanente à des services secrets étrangers : germano-turcs pendant la Première Guerre mondiale où ils harcelaient les Italiens dans Tripoli et poussaient des pointes vers le Sud marocain, les Senoussis ont collaboré la main dans la main avec les Britanniques (et même avec la France libre au Fezzan) contre le pouvoir mussolinien, et après le renversement de leur dynastie par Kadhafi, avec les services secrets égyptiens de Sadate, jusqu’à ce que Moubarak assume une réconciliation spectaculaire du Caire et de Tripoli.

Privés de leur arrière égyptien officiel, les Frères musulmans libyens n’en sont pas moins ménagés par le général Souleiman, chef des services secrets égyptiens, au même titre que l’est le Hamas palestinien à Gaza. Al-Libi, qui a de surcroît le prestige de s’être évadé en 2005 de la prison militaire américaine de Begram, à la sortie de Kaboul, a, lui, une stratégie de masse, visant à préserver des relations acceptables avec les services secrets égyptiens, saoudiens et pakistanais, en se concentrant sur les points faibles de l’adversaire, Libye et Irak en concertation avec tous les « bons musulmans ». Cette stratégie entre encore plus nettement en contradiction avec le rêve secret de Zawahiri.

Fasciné dès sa jeunesse par la révolution iranienne, Zawahiri, quant à lui, n’a jamais désespéré des chiites de Téhéran, ceux-là mêmes qui ont conféré à l’assassin de Sadate le nom de l’une des plus grandes artères de Téhéran. De même, il a critiqué l’orientation sunnite sectaire d’al-Qaida en Irak, et il souhaite ardemment, non seulement le succès du programme nucléaire iranien (cela, même les chefs plus modérés des Frères musulmans en Égypte, le défunt Hodeibi, ou son successeur Akef, l’ont aussi assuré publiquement), mais aussi le triomphe de la fraction ultra d’Ahmadinejad et de son mentor, l’ayatollah Kasdi Merbah.

Comme tous les joueurs de la tragédie moyen-orientale, Zawahiri attend que l’actuel guide de la révolution iranienne, le centriste Khamenei, soit frappé d’incapacité physique pour que se déclenche alors un vrai coup d’État anti-occidental des pasdarans et de leurs alliés intégristes, ceux-là même que protège tacitement tout le groupe d’al-Qaida qui est en résidence surveillée, à Yazd, au centre de l’Iran.

Ce serait là un basculement total de la donne moyen-orientale. Il est peu vraisemblable. Mais si al-Libi, avec sa ligne pseudo-conciliante, devait l’emporter sur le millénarisme de Zawahiri, l’Occident ne devrait pas en tirer la leçon que la victoire des SS rationalistes sur les SA enthousiastes sonnerait enfin l’avènement de la modération.

Disons plus simplement qu’à l’occasion de cette scission parfaitement logique, bien des masques vont tomber à Islamabad, à Téhéran, à Riyad, et même au Caire.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :