mercredi 13 décembre 2017

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Clearstream : la piste barbouzarde

Olivier Toscer, le Nouvel Observateur

jeudi 2 août 2007, sélectionné par Spyworld

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Un listing de comptes bancaires trafiqué a été retrouvé au siège de la DGSE. Un cabinet noir, abrité par les services secrets, a-t-il joué un rôle dans la machination anti-Sarko ?

Leur décision de mettre Dominique de Villepin en examen pour « complicité de dénonciation calomnieuse » dans l’affaire Clearstream vient de faire les gros titres des journaux. Mais, avant de partir en congés les juges d’instruction Jean-Marie d’Huy et Henri Pons ont réalise une autre avancée, beaucoup plus discrète mais tout aussi explosive, dans ce qui apparaît maintenant clairement comme une affaire d’Etat : l’implication des services de renseignement dans l’affaire Clearstream. Les dernières investigations, que « l’Obs » révèle ici, mettent carrément en cause le rôle de la DGSE dans l’attribution de comptes bancaires occultes à nombre de personalités de la politique, des affaires et de la haute administration ! Un tournant majeur dans le scandale.

Après trois ans d’enquête, les juges d’instruction butent toujours sur l’identité du ou des cerveaux de la machination. Jusqu’ici, ils n’ont réussi à cerner qu’une partie de la distribution de ce mauvais thriller politique. Les premiers rôles sont connus. L’informaticien Imad Lahoud fait office de « mécanicien » des fausses listes, la petite main qui rajoutait les noms. L’ancien dirigeant du groupe aéronautique EADS, Jean-Louis Gergorin, est lui « le corbeau », celui qui a transmis les faux listings à la justice. Quant à Dominique de Villepin, « le pompier-pyromane », il est soupçonné d’avoir attisé les braises du scandale pour abattre son meilleur ennemi Nicolas Sarkozy. Parmi les seconds rôles, on retrouve le général Rondot, de greffier », notant minutieusement qui fait quoi sur de petits carnets à spirale. Mais également le journaliste Denis Robert et l’ex-auditeur Florian Bourges, « les candides », ayant fourni aux faussaires leur matière première, les vrais listings bancaires de Clearstream, qui seront ensuite trafiqués dans leurs dos.

Mais qu’en est-il de la vedette de ce film noir, le ou les chefs du complot ? La clé se trouve peut-être à « la piscine », le siège de la DGSE. C’est ici, en mars 2005, que les juges d’Huy et Pons au cours d’une perquisition avaient saisi plusieurs cédéroms de comptes Clearstream. Sur le moment, les magistrats n’y ont pas prêté grande attention. Imad Lahoud, qui a oeuvré un temps comme « source » du service de renseignement, avait en effet reconnu avoir récupéré en 2003 des listings Clearstream authentiques auprès du journaliste Denis Robert pour les confier à son officier traitant, un agent répondant au pseudonyme d’« Antoine ». L’analyse informatique des cédéroms saisis dans le service n’est donc pas urgente. Elle va prendre près de deux ans. Et là, surprise : un des listings retrouvés dans les bureaux de la DGSE s’avère trafiqué ! Aux côtés des comptes authentiques, deux comptes bidon (numérotés N005 et 90755) ont été ajoutés. Ils sont attribués à Charles Edelstenne, l’actuel PDG de Dassault Aviation, et à Sergueï Mikhaïlov, un mafieux russe notoire. Ces deux noms se retrouveront d’ailleurs, parmi les autres faux comptes, dans les cédéroms envoyés à la justice par « le corbeau » au printemps 2004.

La manip Clearstream a-t-elle commencé au sein même des services secrets ? La DGSE a-t-elle été le laboratoire d’essai des faux listings ? Un cabinet noir au sein des services s’est-il livré à des expérimentations de corruption de fichiers avant de sous-traiter ensuite le travail à Imad Lahoud ? Les juges d’Huy et Pons enquêtent sur cette piste. Cela les a conduit à interroger le 15 juin dernier, sous le statut de témoin anonyme, « Antoine », l’officier traitant de Lahoud. Las, celui-ci n’a pas su expliquer pourquoi la DGSE détenait des cédéroms trafiqués, renvoyant les magistrats à ses supérieurs hiérarchiques de l’époque, Alain Juillet et Dominique Champtiaux, deux piliers chiraquiens du service.

Seule certitude pour le moment : certains au sein des services secrets connaissaient intimement l’organisme interbancaire luxembourgeois Clearstream depuis longtemps. « La DGSE a commencé à s’intéresser à Clearstream à partir du milieu ou la fin des années 1990, a ainsi révélé au cours de l’enquête, Alain Chouet, un ancien directeur du renseignement de "la piscine". Très rapidement ces travaux ont permis de parvenir à la conclusion que Clearstream participait à l’économie mondialisée mais n’était pas pour autant un vecteur de blanchiment et de criminalité organisée. » De telles vérifications ont forcément entraîné le recrutement de taupes dans la société bancaire. Les services secrets français avaient donc accès aux fichiers Clearstream avant qu’Imad Lahoud ne s’en mêle. Certains barbouzes ont-ils eu les premiers l’idée de les trafiquer pour déstabiliser Nicolas Sarkozy ? Pour y voir plus clair, dès la fin de l’été, les juges d’instruction vont diriger leurs investigations vers les membres du clan chiraquien dans les services de renseignement. A la DGSE donc. Mais également du côté des Renseignements généraux. Selon nos informations, les auditions de l’ancien patron des RG Yves Bertrand et de l’une de ses proches, l’ex-commissaire Brigitte Henri, sont déjà programmées. Ils devront s’expliquer sur leurs liens avec les principaux protagonistes de l’affaire Clearstream.


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