vendredi 20 octobre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > L’ombre du KGB plane sur la Finlande

L’ombre du KGB plane sur la Finlande

Jérôme Marcelly, le Figaro

vendredi 10 août 2007, sélectionné par Spyworld

logo

Les autorités finlandaises rechignent à ouvrir les fichiers qui pourraient montrer à quel point les responsables politiques étaient compromis avec l’espionnage soviétique.

LES ARCHIVES de la Stasi recèlent-elles encore des secrets susceptibles d’embarrasser des personnalités politiques finlandaises ? La question anime le pays nordique, très conciliant à l’égard de l’ex-URSS pendant la guerre froide en raison de sa proximité géographique et de l’épée (soviétique) de Damoclès qui planait au-dessus de lui. Le fait que les autorités de Helsinki n’aient pas encore rendu publics des documents émanant de la fameuse police secrète est-allemande alimente spéculations et fantasmes. Avec, en arrière-plan, l’ombre envahissante de l’ex-KGB qui, d’après de récentes recherches, exerçait une influence considérable à Helsinki.

« La Finlande est le dernier État de l’Union européenne qui n’ait pas encore ouvert les fichiers Rosenholz aux chercheurs », constate l’historien Jukka Seppinen, contacté par téléphone. Rosenholz : « bois de rose », en allemand. Derrière cette dénomination champêtre se cachent les codes inventés par la Stasi pour crypter des centaines de milliers de microfiches recensant les personnes avec lesquelles elle était en contact ou qu’elle avait en ligne de mire, en Allemagne de l’Ouest comme à l’étranger, ainsi que les comptes rendus d’opérations qu’elle y menait. Après la chute du mur de Berlin, la CIA a mis la main sur les fichiers. Avant de les restituer en 2003 à l’Allemagne réunifiée, les Américains ont envoyé à de nombreux pays européens les informations qui concernaient leurs ressortissants respectifs.

Laver son linge sale

C’est ainsi que la police secrète finlandaise, la Suojelupoliisi (Supo), a obtenu copie du matériel concernant les agissements de la Stasi dans ce pays qui s’était déclaré à nouveau « neutre » après la Seconde Guerre mondiale. A-t-elle alors estimé que le temps n’était pas venu de partager ces informations ? En a-t-elle fait part au gouvernement finlandais de l’époque ? La Supo s’est expliquée de manière contradictoire, allant jusqu’à nier être en possession de la liste des contacts finlandais de la Stasi. « Ce comportement a provoqué un débat sur la confiance à accorder à la Supo et sur le degré de confidentialité à réserver à de tels documents, alors que même en Allemagne, ils ont été rendus publics », observe Seppo Hentilä, historien et auteur d’ouvrages sur la Stasi en Finlande.

D’après ses recherches, corroborées par d’autres, parmi les quelque 200 noms de code de personnalités ayant transmis des informations sur le pays, seuls 10 % désignent des Finlandais. Les autres étaient des citoyens allemands. Et, ajoute Seppo Hentilä, « le cas d’espionnage le plus sérieux » concerne deux frères à l’encontre desquels la justice n’avait pas réussi, en 2003, à réunir suffisamment de preuves pour les poursuivre.

Les médias finlandais se sont emparés de la question cet été, après que le Danemark eut ouvert ses propres fichiers Rosenholz. Pour Seppo Hentilä et Jukka Seppinen, les historiens les plus en pointe dans le domaine, la classe politique redoute d’avoir à laver son linge sale en public. Car, derrière la Stasi se profile le KGB, à qui elle donnait des coups de main.

« Le vrai point noir de l’histoire contemporaine finlandaise, ce sont les contacts avec le KGB », pointe Seppo Hentilä. « Pour faire une carrière dans les ministères, les partis politiques, les médias ou les syndicats, mieux valait se prévaloir de contacts avec le KGB », renchérit Jukka Seppinen, auteur d’ouvrages sur ce sujet qui, dit-il, reste tabou dans le pays. La « carte de Moscou » - une approbation informelle de ses représentants à Helsinki - « a fait monter beaucoup de gens dans les rouages du pouvoir, où ils se trouvent encore », ajoute-t-il.

Pays « neutre »

Le pays nordique, qui avait résisté à l’invasion soviétique et combattu un certain temps au côté de l’Allemagne nazie, a dû signer en 1948 un « traité d’amitié, de coopération et d’assistance mutuelle » avec Moscou. En ce début de guerre froide, les Finlandais redoutaient de subir le sort réservé aux Baltes voisins, absorbés par l’URSS. Le Parti communiste local était bien implanté. Pour préserver sa souveraineté et par intérêt économique, le pays « neutre » prenait garde de ne pas froisser le Kremlin. Cette influence soviétique donna naissance au terme de « finlandisation ». Dans le même temps, on l’apprendra bien plus tard, les autorités militaires du pays coopéraient dans le plus grand secret avec les États-Unis.

C’est pour avoir une vision plus claire de cette époque que certains responsables politiques, tel le président du Parlement, le conservateur Sauli Niinistö, ont appelé à la publication des fichiers Rosenholz. Le chef du gouvernement, le centriste Matti Vanhanen, semble tergiverser sur la question. « La Supo a le droit de garder des informations confidentielles », a-t-il déclaré fin juillet. La présidente, la sociale-démocrate Tarja Halonen, a résumé le dilemme : « Ouvrir ces fichiers pourrait causer plus de problèmes. Toutefois, dans un pays respectant le droit, ce genre de questions doit être réglé. Nous devons trouver un moyen d’y parvenir. »


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :