vendredi 15 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > France > Frédéric Péchenard, le super-flic du présidente

Frédéric Péchenard, le super-flic du présidente

Isabelle Mandraud, le Monde

vendredi 28 septembre 2007, sélectionné par Spyworld

logo

La voix rugit dans la cour du ministère de l’intérieur, place Beauvau. "Tu veux vendre des cacahuètes boulevard Saint-Michel, c’est ça ?" On imagine, à l’autre bout du téléphone portable, un subordonné tétanisé par une bévue, l’un de ces 150 000 hommes que le directeur général de police nationale (DGPN), Frédéric Péchenard, a sous ses ordres. Non, c’est le papa qui parle. Un père comme les autres, à cette différence près qu’il côtoie les ministres et la pègre, le pouvoir et le crime. Ami d’enfance de Nicolas Sarkozy, il dit aimer, dans son livre Gardien de la paix (Michel Lafon, 308 p., 18,50 €), "le monde des vraies gens".

Commentaire aimable de la ministre de l’intérieur, Michèle Alliot-Marie : "Il a un bon style." Le DGPN règne sur tous les services de police (police judiciaire, renseignement, terrorisme, etc.). Un empire de flics. Avec à leur tête, pour la première fois, celui qui se définit comme "un flic avec une vie de flic". Jusqu’ici le poste était dévolu à un préfet.

Tout a changé le 23 mai, après l’élection de Nicolas Sarkozy. "Je l’aime beaucoup. C’est lui qui m’a nommé...", avance Frédéric Péchenard, 50 ans. Officiellement, la décision, parmi deux autres candidats, revint à Michèle Alliot-Marie, mais les habitués de la Place Beauvau, eux, préfèrent évoquer un choix entre "Péchenard, Péchenard et Péchenard". Dans son livre, le super flic du président éprouve le besoin de se justifier sur ses relations avec le chef de l’Etat, un peu excédé qu’on y revienne sans cesse. "Oui, écrit-il, Nicolas Sarkozy et Frédéric Péchenard, c’est une histoire ancienne." Après son divorce, la mère de Nicolas Sarkozy s’installe avec ses enfants dans le 17e arrondissement de Paris, à côté des Péchenard qu’elle fréquente. "Les Sarkozy ont toujours fait partie de mon environnement familial, comme les Péchenard ont toujours fait partie du leur."

Les deux hommes se perdent de vue puis se retrouvent en 1993, lors de la prise en otages d’enfants dans une école maternelle de Neuilly-sur-Seine par "Human Bomb". L’un est le maire de la commune, ministre du budget, l’autre est le patron adjoint de la brigade de recherche et d’intervention, plus connue sous le nom d’Antigang. Dix ans plus tard, devenu ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy promeut Frédéric Péchenard, alors patron de la "Crime", sous-directeur des affaires économiques et financières (SDAEF) puis directeur de la police judiciaire, la PJ parisienne. Des postes de confiance.

A la SDAEF, il traite de dossiers sensibles, celui de Jean-Paul Huchon, président PS du conseil régional d’Ile-de-France, de Jean-Marie Messier, ex-PDG de Vivendi, de Charles Pasqua ou celui, plus brûlant encore, du corbeau de l’affaire Clearstream, dont il finira, quatre mois après la plainte de Nicolas Sarkozy devenu partie civile, par être dessaisi par la justice.

La relation est étroite. Elle n’entache pas la réputation du policier reconnu par ses pairs et qui a grimpé tous les échelons, les "Stups", la section antiterroriste, l’Antigang, la brigade de répression du banditisme, la "Crime", la direction de la PJ. Dans son bureau gris perle, mitoyen du ministère de l’intérieur, rue des Saussaies, le DGPN lorgne les six téléphones disposés en rang d’oignons sous son nez, la ligne directe avec le ministère, l’interministériel, le réseau sécurisé Raimbaud, le réseau de la police... "Ce n’est pas forcément ce que j’aurais voulu faire", lâche-t-il. Ah ? "Ne croyez pas que je crache dans la soupe, mais la brigade criminelle c’est ce qui m’a le plus marqué, se hâte-t-il de reprendre, passant au tutoiement. C’est un métier passionnant, dur, qui te confronte à des difficultés, qui te permet d’aider des gens, qui touche au sacré, aux questions de vie et de mort." L’action sur le terrain lui manque. Il se souvient de sa dernière interpellation, en 2003. "C’était dans le 19e arrondissement, un type, identifié grâce à son empreinte génétique, il avait assassiné une commerçante avant de se masturber dessus..."

Aujourd’hui, ses missions sont vastes : il lui faut, entre autres, faire baisser les chiffres de la délinquance, achever la fusion dans le renseignement de la DST et des RG, préparer le déménagement du mythique 36, quai des Orfèvres, réorganiser la sécurité, accompagner la ministre de l’intérieur dans tous ses déplacements. Enfin, presque. Sa tutelle est double, puisque le ministère a été dépecé avec la création d’un pôle sur l’immigration, l’intégration et l’identité nationale dirigé par Brice Hortefeux.

Les arrestations d’étrangers en situation illégale ? "C’est tout à fait le travail de la police", affirme Frédéric Péchenard tout en cherchant à lui donner un sens. "Il faut cibler le travail clandestin, les filières d’immigration plutôt que d’aller prendre quelqu’un comme ça dans la rue". C’est aussi un défenseur acharné du fichage génétique, "au nom de l’efficacité", ce qui lui a valu le prix Big Brother 2006, décerné par une association de défense des libertés individuelles...

Bruno Beschizza, secrétaire général de Synergie-officiers, est formel : "C’est un type bien. Il s’est toujours intéressé au côté humain dans la police. En jouant avec l’affect, tu peux faire bosser les mecs." Joaquim Masanet, secrétaire général de l’UNSA-Police (réputé de gauche), le tient pour "un être humain très ouvert". D’autres, sous le couvert de l’anonymat, s’agacent de sa médiatisation grandissante et du cercle sarkozyste de plus en plus pesant dans la police. En 2006, la photo de Frédéric Péchenard, à la tête de la PJ parisienne, posant dans Paris Match bras croisés et pieds écartés sur les toits du 36, quai des Orfèvres, avait suscité ironie et irritation. Cette fois, c’est le titre de son livre, Gardien de la paix - ce qu’il n’a jamais été - qui lui vaut des critiques.

Fils unique issu de la bourgeoisie - il vit toujours dans l’hôtel particulier familial dans le 17e arrondissement de Paris -, il est devenu policier "par vocation" contre l’avis de son père, avocat et grand amateur de Proust. Péchenard est fidèle en amitié. Les déboires d’un ami commissaire mis en prison, injustement selon lui, pour complicité dans une affaire de stupéfiants lui ont inspiré un roman, Piège pour un flic (avec Luc Jacob-Duvernet, Ed. Anne Carrière, 2003).

Disponible, il juge "important d’entretenir des relations cordiales avec les journalistes", dont quelques-uns sont devenus des proches. Lui aussi a connu la tourmente - vite dissipée - lorsque Richard Durn, auteur de la tuerie du conseil municipal de Nanterre, s’est suicidé en se jetant le 28 mars 2002 par une lucarne du "36". Cet épisode l’a fait réfléchir. "Tant pis si un Richard Durn peut briser une carrière. Tant mieux si Nicolas Sarkozy peut l’accélérer."

Parcours

- 1957 : Naissance à Neuilly-sur-Seine.
- 1983 : Commissaire de police.
- 2000 : Chef de la brigade criminelle.
- 2003 : Sous-directeur des affaires économiques et financières.
- 2006 : Directeur de la police judiciaire parisienne.
- 2007 : Directeur général de la police nationale ; parution de "Gardien de la paix"

Le directeur général de la police nationale, Frédéric Péchenard. - TINA MÉRANDON POUR "LE MONDE"


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :