mercredi 13 décembre 2017

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Les secrets d’un grand flic

Stéphane Joahny, le Journal du Dimanche

dimanche 7 octobre 2007, sélectionné par Spyworld

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Pendant douze années, il a été le directeur central des Renseignements généraux. Un poste auquel il s’est maintenu contre vents et marées, et grâce à un instinct sans faille. Yves Bertrand, qui dit n’avoir pour "seule religion que le service de l’Etat", dévoile aujourd’hui les secrets de cette décennie dans un livre que le Journal du Dimanche présente en exclusivité.

On a du mal à l’imaginer se passionnant pour la problématique de l’alcoolisme chez les jeunes. C’est pourtant la mission qui l’occupe aujourd’hui dans son nouveau costume d’inspecteur général de l’administration (IGA). Yves Bertrand n’a pas changé d’adresse professionnelle - 11, rue des Saussaies -, la même depuis plus de trente ans ; mais, atteint par la limite d’âge, il a dû dire adieu au quatrième étage, celui des Renseignements généraux, et à son bureau, celui de directeur central, qu’il a occupé douze ans durant.

Une longévité exceptionnelle sur laquelle, à 63 ans, dégagé de son devoir de réserve, il s’explique dans le livre d’entretiens Je ne sais rien... mais je dirai (presque) tout que le JDD présente en exclusivité. Non, y répond-il, "je n’ai jamais exercé de pression sur aucun de mes ministres" - il en a vu défiler plus de dix - avant d’ajouter, malicieux, qu’"on ne peut empêcher quiconque, pas même un ministre, de vous prêter des intentions et des pouvoirs (c’est-à-dire des dossiers) que vous ne possédez pas nécessairement".

Fidélité à Chirac

La vraie raison de son maintien, contre vents et marées (alternance politique, cohabitation, lettres de "corbeau", rumeur de cabinet noir...), au poste stratégique de DCRG, ce serait un instinct : celui qui lui a fait choisir les "bons interlocuteurs dans l’entourage des ministres". Doublé d’une ambition relative mais assumée : "Je n’ai jamais revendiqué autre chose que le poste que j’occupais." Et conforté par une série d’amitiés allant du socialiste Jean-Hugues Colonna (le père d’Yvan) à l’ex-agent des services Jean-Charles Marchiani, par ailleurs catholique traditionaliste, sans oublier le très influent Philippe Massoni, parfois surnommé "Philippe Maçonnique"... "La vérité, tranche Bertrand, c’est que je ne suis pas plus franc-maçon que bigot. Je respecte tout le monde et mes amis le savent bien, qui se recrutent dans tous les milieux. Ma seule religion, c’est le service de l’Etat." A quoi il faut ajouter une fidélité, elle aussi assumée, à l’ancien Président. Il lui doit bien ça : pendant deux ans, chaque mercredi, Jacques Chirac a refusé de signer le décret mettant fin à ses fonctions, tant souhaité par son Premier ministre, Lionel Jospin.

C’est à ce dernier que Bertrand réserve ses piques les plus acérées : "ll y a chez lui une froideur, une capacité de calcul et même de duplicité, comme j’en ai rarement vu..." Au centre du débat, le passé trotskiste de Jospin. "Il me détestait parce que je savais qui il était", soutient Yves Bertrand qui a démarré dans le métier sous Marcellin, en 1973, dans la cellule de surveillance des mouvements révolutionnaires. Est-il pour autant à l’origine des révélations sur ce passé ? Non, insiste-t-il, avant de préciser : "Je mentirais en vous disant que j’ai dissuadé les journalistes qui enquêtaient sur le sujet de faire leur travail en leur expliquant, par exemple, qu’il n’y avait rien à trouver..."

Bertrand et ses rapports ambigus avec la presse ? "Je n’ai jamais dévié de cette ligne : mettre les journalistes sur la piste d’une affaire, pourquoi pas, si cette affaire existe et qu’elle est répréhensible... Mais participer à un montage, sûrement pas." Bertrand, instigateur de rumeurs ? "Une rumeur est une information en soi pour peu qu’on prenne la peine de souligner que c’en est une, et en aucun cas un fait corroboré." Bertrand et les affaires politico-financières ? "Quand un militaire tire un missile, il sait, peu ou prou, où et quand celui-ci va tomber. Quand un politique déclenche une affaire, il y a une chance sur deux qu’elle se retourne contre lui." A lire les souvenirs d’Yves Bertrand, on pénètre, comme l’écrit son confesseur Eric Branca, "dans les arrière-cuisines de l’histoire politique des quarante dernières années". On devine aussi la complexité d’un personnage à la mémoire et aux indignations très sélectives. Mais, comme il le reconnaît lui-même : "Qui a dit que j’étais un saint ?"

Je ne sais rien... mais je dirai (presque) tout, d’Yves Bertrand. Plon, 18,50 euros (en librairie jeudi).

L’inamovible Yves Bertrand, à la tête des RG pendant 12 ans, a vu défiler dix ministres. (Maxppp)


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