mardi 24 octobre 2017

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Défense : la concertation en trompe-l’œil de Sarkozy

Paul Quilès, ancien ministre de la Défense, responsable national du chargé des questions stratégiques et de défense, PS - Libération.fr

vendredi 12 octobre 2007, sélectionné par Spyworld

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On se souvient de cette publicité pour une boisson qui vantait ses qualités en ces termes : « Elle a la couleur de l’alcool, elle a le goût de l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool. » Ainsi, tout en ayant le sentiment de s’enivrer, le consommateur avait-il la garantie qu’il ne subirait pas les conséquences nocives de l’alcool ! C’est exactement la méthode que Sarkozy utilise avec la concertation. Cette pratique, qu’il juge au fond dangereuse mais qu’il fait mine de mettre en œuvre parce que, pense-t-il probablement, elle fait « moderne » et « dans l’air du temps », se limite en fait à quelques faux-semblants. On retrouve cette méthode en trompe-l’œil de façon éclatante dans un domaine moins « grand public » mais d’une extrême importance pour l’avenir : celui de la défense. Allons en effet au-delà des apparences et comparons les paroles et les actes.

Les paroles : officiellement, la commission du livre blanc, qui a été mise en place le 23 août 2007, doit conduire un exercice « sans tabou », selon les propos tenus alors par Sarkozy. « Sans tabou, cela veut dire que l’on doit se poser toutes les questions », a enchéri Jean-Claude Mallet, qui préside cette commission. En toute logique, cela voudrait dire que, durant les six prochains mois, la commission du livre blanc débattra de toutes les questions concernant la défense et la sécurité de la France afin de définir la stratégie globale de notre pays pour les années à venir.

Les actes : avant même que les travaux aient vraiment débuté, on voit s’accumuler les contraintes pesant sur le travail de cette commission. La première a été fixée dans la lettre de mission, qui fixe le maintien de l’effort de défense à hauteur de 2 %. La seconde contrainte concerne les suppressions d’emplois, chiffrées d’ores et déjà par le ministère des Finances à 6 000 pour l’année prochaine. Deux autres objectifs sont venus rapidement s’ajouter : le maintien de la stratégie actuelle de dissuasion nucléaire et l’ambition européenne, sujets importants dont on ne peut se dispenser de débattre, même si des convergences sont possibles. Un élément supplémentaire de trouble est venu confirmer nos craintes, avec les déclarations du président de la République, puis du ministre de la Défense, expliquant à mots couverts mais de manière explicite que la France devait réintégrer la structure militaire intégrée de l’Otan. Ainsi, après moins d’un mois d’exercice de la commission, on peut dire que nombre de conclusions ont déjà été écrites par le président de la République ! A ce stade, il est évident que les travaux de la commission du livre blanc commencent à perdre de leur intérêt. Rappelons que, chez nos partenaires étrangers, lorsque l’on réalise un livre blanc sur la politique de défense et de sécurité, c’est pour en définir les axes. Chez nous, au contraire, c’est le président de la République, en souverain tout-puissant et libre d’agir sans aucun contrôle démocratique, qui tranchera et arbitrera. Autant dire qu’il continuera à intervenir en amont des travaux de cette commission pour peser sur elle en annonçant sa ligne politique de façon à ce que le risque de désaccord apparaisse limité. Dans ces conditions, le forum ouvert aux internautes sur le site du Premier ministre n’est qu’un simulacre de concertation. Le débat sur les grands choix ne sera pas transparent. Toutes les décisions seront prises dans l’opacité par Nicolas Sarkozy et les quelques conseillers qui l’entourent.

Fait aggravant, la commission du livre blanc sur la politique de défense va se trouver en « concurrence » avec les travaux du livre blanc sur les affaires étrangères, qui doit être réalisé au même moment ! Quelle articulation va-t-il y avoir entre ces deux commissions ? La confusion, probablement voulue, sera d’autant plus grande que, dans le même temps, une mission a été confiée à Alain Bauer afin d’étudier la création d’un conseil de sécurité nationale.

Dernier constat qui vient relativiser la prétendue concertation que devait instituer le débat de préparation du livre blanc : les bonnes vieilles méthodes sont de retour ! C’est ainsi qu’un accord de défense a été signé avec la Libye en contrepartie de la libération des infirmières bulgares, mais personne n’en sait rien. Autre exemple : le dispositif militaire français en Afghanistan a été totalement réaménagé, avec des implications politiques majeures, mais les commissions compétentes des deux assemblées n’ont pas été réunies pour interroger le ministre de la Défense. Enfin, sans le moindre débat, des déclarations inquiétantes sont faites sur un éventuel soutien français à des actions unilatérales américaines contre l’Iran, conduites en dehors de l’ONU et pouvant aller jusqu’à la guerre. Drôle de façon de préparer la si nécessaire rénovation du Parlement !

Il est temps que les responsables politiques se saisissent du débat. Le PS, pour sa part, veillera à ce qu’il ne soit pas tronqué et accaparé par un Président peu soucieux de la véritable concertation. Son attitude risque de transformer en occasion manquée l’indispensable travail de remise à plat de notre politique de sécurité et de défense.


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