vendredi 20 octobre 2017

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Russie-OTAN : une drôle d’amitié

Andreï Baïkov, chercheur au MGUIMO, pour RIA Novosti

jeudi 18 octobre 2007, sélectionné par Spyworld

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Les rapports entre la Russie et l’OTAN ne peuvent être qualifiés autrement que d’étranges ou de "drôles". Ce dernier terme s’est profondément enraciné dans l’histoire des relations internationales. Dans les années 1939-40, il fut employé, dans l’expression "drôle de guerre", pour définir l’état de guerre fantasmagorique dans lequel se trouvaient les futurs partenaires de la Russie dans la "grande troïka" qui tentaient de riposter à l’agression nazie. A présent, la Grande-Bretagne et la France, avec d’autres puissances de l’espace transatlantique, constituent le noyau de la plus puissante organisation militaro-politique du monde (bien entendu, sans tenir compte des chiffres impressionnants sur le potentiel de l’OCS, Organisation de coopération de Shanghai). En Russie, on s’étonne toujours des tentatives de se maintenir dans une aussi étrange compagnie, avec qui Moscou entretient, semble-t-il, des liens d’amitié.

Ces tentatives sont-elles vraiment sérieuses ? Une énième réunion informelle du Conseil Russie-OTAN au niveau des ministres de la Défense s’est tenue lundi 15 octobre à Bruxelles. L’OTAN est une alliance militaire, bien que sa composante politique ait manqué de peu d’éclipser son caractère défensif et qu’il reste bien peu de défense dans son activité. C’est probablement la raison pour laquelle les rencontres des ministres des Affaires étrangères se tiennent dans le format du Conseil Russie-OTAN à un intervalle moindre que celles de leurs collègues militaires. Les discussions des diplomates sont plus longues, mais elles sont moins sincères et bien plus délicates.

Au cours de toutes les rencontres Russie-OTAN, on parle beaucoup, mais de façon floue, et les lieux communs abondent dans les documents finaux. On préfère éviter les problèmes brûlants : quoi qu’il en soit, il faut conserver le mécanisme du conseil. Ce dernier a été fondé il y a cinq ans, en mai 2002, à la base militaire de Pratica di Mare, près de Rome. Dans les conditions de la turbulence internationale actuelle, ce délai imposant nous suggère des réflexions d’ordre général.

En 2002, on rêvait d’effectuer une percée qualitative dans les rapports Russie-OTAN. L’optimisme s’était même reflété dans le titre de la déclaration adoptée pour l’occasion : "Les relations Russie-OTAN : une qualité nouvelle". Moscou, en croyant à l’illusion de cette "qualité nouvelle", avait alors fait preuve d’un enthousiasme particulier. Le rapprochement entre la Russie et le bloc jadis hostile représentant une menace aux frontières de la patrie, bloc qui avait encore fait montre de son féroce rictus antislave en 1999 au Kosovo, s’inscrivait organiquement, semblait-il, dans une série de nouvelles actions entreprises en vue de porter le partenariat stratégique avec la Russie au niveau souhaité. Le thème de la lutte contre le terrorisme international, devenu lassant à force (sans pour autant perdre de son âpreté) s’est affirmé comme une sorte de symbole de ce partenariat. Ce sujet n’a pas disparu de l’ordre du jour des rencontres dans le cadre du conseil. Bien plus : il y prédomine et souffre de sa solitude qui se prolonge. La liste des thèmes réels reste courte. En fait, le format du conseil ne convient probablement pas aux problèmes impliquant une discussion.

Il est superflu de répéter que les problèmes entre la Russie et l’OTAN ne manquent pas, que le cercle de ces problèmes s’élargit. Les débats qui se poursuivent sur l’efficacité ou l’inefficacité de la version adaptée du Traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) et les discussions sur le déploiement d’éléments de la défense antimissile américaine dans les nouveaux pays membres de l’OTAN en Europe de l’Est en sont les témoignages les plus éloquents. D’autre part, ces problèmes sont trop fondamentaux pour qu’on puisse les soumettre à un examen sérieux dans une structure conçue dès le début comme un compromis. Pour le dire en termes techniques, sa puissance de croisière ne le prévoit pas.

L’objectif du conseil et des nombreux autres mécanismes analogues est de mettre un tant soit peu d’ordre dans le dialogue politique et la coopération entre les structures concernées des pays participant au dialogue Russie-OTAN. En effet, le dialogue a repris. Le fait est qu’après les événements en Yougoslavie, la Russie avait gelé pour un certain temps tous les contacts avec l’Alliance de l’Atlantique Nord. La coopération se poursuit dans des domaines spécialisés : la lutte contre le trafic de drogue, les exercices antiterroristes communs.

Du point de vue de l’évolution réelle des processus mondiaux, l’espoir initialement fondé sur l’efficacité du conseil ne s’est pas justifié. Les prévisions des romantiques qui croyaient à la possibilité d’une idylle postbipolaire des deux adversaires d’antan ne se sont pas non plus justifiées, même dans le contexte d’une menace commune. Ceux qui prédisaient au conseil le sort de l’OSCE - "provincialisation" graduelle du statut et marginalisation de l’ordre du jour - avaient probablement vu juste.

On commence à comprendre que le centre réel de l’énergétique du pouvoir et le noeud des contradictions réelles se trouvent sur le terrain des contacts bilatéraux. C’est pourquoi les négociations au niveau des ministres des Affaires étrangères et de la Défense des Etats-Unis et de la Russie (vendredi 12 octobre) touchent les analystes et les commentateurs bien plus qu’un nouvel échange de déclarations formelles faites au cours de ces rencontres de l’OTAN dites informelles. D’ailleurs, les puissances occidentales ne confient plus à l’OTAN que des fonctions techniques et logistiques (elle n’a pas été invitée à participer aux opérations militaires en Afghanistan et en Irak : l’organisation est devenue hypertrophiée, molle, "capricieuse" et elle n’est pas toujours unie, loin s’en faut).

L’affaiblissement de l’intérêt pour l’OTAN et, par conséquent, pour les structures qui fonctionnent sur sa base est un phénomène objectif. Pour ses nouveaux membres ou certains pays qui aspirent à adhérer à l’OTAN, elle reste un symbole de reconnaissance de leur caractère occidental.

En ce qui concerne la Russie, cette rhétorique ne doit pas l’induire en erreur, comme elle n’induit pas en erreur les Etats qui se tenaient aux sources de la solidarité transatlantique et qui se sont rendu compte depuis longtemps du rôle secondaire joué par l’OTAN dans le maintien réel de cette solidarité dans les conditions actuelles. Quels que soient les sujets abordés cette semaine par les ministres des 27 pays (membres de l’Alliance + la Russie) - l’ordre du jour de la rencontre ne nous a pas étonnés par sa diversité et son esprit polémique - le caractère étrange des rapports Russie-OTAN se maintiendra. En fin de compte, le principe des rencontres régulières entre deux personnes (le caractère informel doit souligner le caractère amical des rapports entre les partenaires) n’ayant en commun que la certitude de la nécessité de maintenir un simulacre d’amitié n’est-il pas en lui-même étrange ?

Andreï Baïkov est chercheur au Centre d’études postsoviétiques du MGUIMO (Institut des relations internationales de Moscou).

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


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