mercredi 18 octobre 2017

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"6.600 entreprises vont être suivies par le nouveau service de renseignement du ministère de l’Intérieur"

Propos recueillis par Pascal Junghans, La Tribune.fr

vendredi 19 octobre 2007, sélectionné par Spyworld

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Rôle des avocats d’affaires et des communicants dans le secret des affaires, les banques et le financement du terrorisme, place des entreprises dans la lutte contre la prolifération nucléaire, propos très fermes sur l’utilisation des "officines" : Bernard Squarcini, nommé patron de la DST en juin 2007, dévoile ses conceptions en matière d’intelligence économique. C’est l’une des trois missions principales de ce service de renseignement du ministère de l’Intérieur, avec la lutte contre le terrorisme et les espions étrangers.

Latribune.fr : La Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et la Direction Centrale des Renseignements Généraux (DCRG) vont se rapprocher dans les prochains mois au sein d’une nouvelle Direction du renseignement intérieur. Quelles en seront les conséquences en matière de protections des entreprises françaises ?

Bernard Squarcini : C’est une évidence, leur sécurité sortira renforcée. Aujourd’hui, le maillage territorial est loin d’être complet. Le projet de rapprochement de la DCRG et de la DST permettra de le compléter. La sous-direction de la protection du patrimoine de la DST entretien des contacts avec 4000 entreprises, la DCRG avec 2600. Au total, plus 6600 entreprises seront désormais suivies par la nouvelle entité. Sans critère de taille, ce sont les plus en pointe au plan technologique dans les secteurs dits régaliens, de la défense ou de l’énergie, notamment. Le rapprochement permettra ainsi de limiter les doublons et de vérifier si toutes les entreprises sensibles figurent bien sur nos tablettes.

Latribune.fr : Il y a peu, différents pays ont été attaqué par des "hackers" chinois. Les entreprises françaises ont-elles été victimes d’agressions électroniques ?

Bernard Squarcini : Nous avons un vrai souci sur ce point. Les entreprises ne portent pas plainte lorsqu’elles sont victimes d’intrusions. Or, nous savons qu’elles subissent des attaques virulentes. Nous recevons ainsi environ 3 ou 4 alertes par semaine. C’est considérable ! Et nous ne pouvons pas diffuser des bonnes pratiques de défense auprès de toutes les entreprises puisque officiellement il n’y a pas d’attaque. Laissez-moi noter tout de même que certes les entreprises peuvent être espionnées sous une forme collective par des hackers, mais elles peuvent surtout pillées par des attaques plus insidieuses qui ciblent un cadre, un dirigeant. Rien ne vaut les conseils prodigués aux salariés, quel que soit leur niveau hiérarchique, en matière de comportement de sécurité.

Latribune.fr : Sur ce terrain, les entreprises sont-elles sensibles à vos actions de sensibilisation ?

Bernard Squarcini : Même si notre culture de la sécurité n’appartient pas à l’univers d’un cadre, nous ressentons une forte attente des entreprises pour nos sensibilisations et nos formations. Nous procédons en définissant les priorités de nos interventions avec les directions des groupes et les responsables administratifs. Nous les déclinons ensuite sur le terrain. Sur des points précis, nous relions les cadres experts avec les services spécialisés afin de toucher le bon public. Cette politique est élargie à la protection des pôles de compétitivité, action forte en matière d’aménagement du territoire.

Latribune.fr : Les entreprises confient leurs secrets à leurs avocats d’affaire, leurs cabinets d’audit ou leurs communicants. N’est-ce pas une faille dans leur protection ?

Bernard Squarcini : Ces avocats d’affaires, ces cabinets d’audit et ces communicants respectent une vraie discrétion. Cela ne nous empêche pas d’exercer une veille vigilante et de diffuser des conseils de prudence aux entreprises. Notre philosophie est simple : nous ne sommes pas là pour distiller de la méfiance mais pour éviter le pillage de notre patrimoine. Mais si nous disposons de preuves de vols de secrets et de transferts à des entreprises étrangères, nous nous organisons pour qu’une entreprise sensible ne soit plus mise en contact avec un prestataire indélicat.

Latribune.fr : Lors d’une opération de rachat, d’une vente, les entreprises font souvent appel à des sociétés de renseignement privées (SRP). Ces SRP font l’objet d’un article de loi qui soumet leur création à un agrément du ministère de l’intérieur. Or, le décret d’application de ce texte de loi n’a pas été publié. Que pensez-vous de l’opportunité d’un contrôle accru ?

Bernard Squarcini : Je veux être très direct. Une de nos missions consiste à surveiller ces SRP. Nous voulons éviter tout dérapage par certaines d’entre elles qui peuvent déboucher sur des actes illégaux, même s’ils sont jugés légitimes pour l’entreprise qui les commandite. Très clairement, nous souhaitons que le décret soit rédigé avec des contraintes pénales, publié au Journal officiel et appliqué strictement afin que l’activité des SRP soit moralisée. De manière à laisser les SRP sérieuses travailler. Je rajouterai, là aussi très fermement, que nous surveillons tous les actes des fonctionnaires de police, et des autres, afin que s’ils franchissent la ligne jaune, ils soient sanctionnés administrativement et, s’il le faut, pénalement.

Latribune.fr : Alors que l’Iran est soupçonné de vouloir se doter d’une bombe atomique, pourquoi la sous-direction de la protection du patrimoine s’occupe-t-elle aussi de lutte contre la prolifération des armes nucléaires, bactériologiques et chimiques ?

Bernard Squarcini : Effectivement, il peut sembler curieux que cette sous-direction, qui aide les entreprises à se protéger, s’occupe aussi de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive. C’est en fait très logique. Nous sommes intéressés par tous ceux qui veulent détourner les textes internationaux interdisant la vente de matériels sensibles à certains pays, dont effectivement, l’Iran. Personne ne s’amusera à acheter une pièce essentielle à la fabrication d’une bombe. En revanche, on peut tenter de se procurer les éléments de cette pièce petit à petit auprès de fournisseurs de matériels même éloignés du secteur nucléaire. Il est indispensable de maintenir une veille sur le monde de l’entreprise afin d’éviter à notre pays les accusations de rupture d’embargo, même inintentionnelle. Cette veille s’appuie sur une sensibilisation et un contrôle des entreprises.

Latribune.fr : Pouvez-vous dresser un bilan de cette veille ?

Bernard Squarcini : Le bilan demeure, à ce jour, positif. Les sanctions préconisées par le conseil de sécurité des Nations-Unies sont appliquées sur le territoire de manière particulièrement ferme, tant au niveau des individus que des entreprises. Par ailleurs, la coopération entre les services européens et alliés dans ce domaine est quotidienne et se révèle efficace... Permettez-moi de ne pas en dire plus.

Latribune.fr : Les banques se sont dotées de règles de contrôle contraignantes contre l’argent du crime ou du terrorisme. Quelle est votre évaluation de ces procédures ?

Bernard Squarcini : Les banques les ont mis en oeuvre avec diligence et efficacité. Mais laissez-moi préciser que le budget des attentats de 1995 en France s’est élevé, peu ou prou, à ... 250 francs (38,11 euros). Les procédures des banques ne peuvent pas détecter ce micro-financement. Quant à la traque des fonds de Ben Laden, elle n’a débouché sur rien de concret, sinon sur des excuses à des personnes mises en cause injustement. En revanche, les sécurités mises en place par les établissements financiers sont extrêmement utiles en matière de lutte contre la criminalité organisée.


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