mercredi 18 octobre 2017

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Les grands travaux de la défense française

Jean-Claude Mallet, conseiller d’Etat et président de la commission du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, Propos recueillis par Laurent Zecchini, le Monde

dimanche 28 octobre 2007, sélectionné par Spyworld

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Comme en 1972 et 1994, les grandes orientations de la défense et de la sécurité nationale font l’objet d’une large concertation avant d’être synthétisées dans un Livre blanc. L’exercice est en cours et Jean-Claude Mallet, qui supervise pour la seconde fois les travaux, décrypte les changements intervenus dans la philosophie de défense française depuis quatorze ans.

Si l’on admet que la réponse aux crises doit être multinationale, n’est-il pas paradoxal d’envisager la défense uniquement sous l’angle national ? Ne pouvait-on envisager une réponse européenne ?

Je voudrais dissiper une ambiguïté : quand on parle de "sécurité nationale", cela ne veut pas dire que nous limitons notre vision. La question de passer à une approche de sécurité européenne a été envisagée et débattue, comme avant le Livre blanc de 1994. Mais il nous a semblé qu’il y avait d’abord un besoin d’organiser un débat national. De plus, il était difficile de démarrer un exercice de Livre blanc européen sans savoir si nos partenaires l’auraient soutenu ou encouragé. Mais il a été décidé de mettre en place des mécanismes de concertation avec eux. Nous avons, d’autre part, organisé des auditions publiques auxquelles sont invitées des nombreuses personnalités européennes. Notre but est de dépasser une vision purement française de la politique de défense.

Le Livre blanc de 1994 était très marqué par les années post-guerre froide. Est-ce que les armées sont encore influencées par cet état d’esprit ?

Oui, mais en partie seulement, parce qu’il ne faut pas oublier que depuis, il y a eu la réforme des armées, la professionnalisation et deux lois de programmation, en 1995 et 2006. Il est vrai que le cadre général sur la vision à quinze ans n’a pas été modifié, et que cela manque. La France élabore un Livre blanc à peu près tous les quinze ans, alors que nous aurions besoin d’une actualisation régulière de notre vision prospective. Nous allons probablement suggérer au président de la République qu’il y ait un exercice de cadrage de ce genre tous les cinq ou six ans.

La différence essentielle par rapport à 1994 est qu’il s’agit cette fois de défense et de sécurité. Or les militaires soulignent volontiers que la sécurité intérieure, ce n’est pas leur vocation ...

Ce à quoi nous nous intéressons, ce sont les grands risques, qui visent le fonctionnement des pouvoirs publics et de la société française, la protection des citoyens en tant que nation. Voilà ce que recouvre la terminologie de "sécurité nationale", qui recoupe la notion anglaise de national security. L’idée est qu’en évoquant cette notion de "sécurité nationale", on pousse les administrations à dépasser les schémas traditionnels, très verticaux, d’organisation de l’Etat, qui n’incitent pas au décloisonnement. Mais il n’est pas question de diluer la mission de défense des militaires.

Ne craignez-vous pas de bouleverser l’organisation des armées françaises par simple vertu du changement ?

Tous les acteurs et commentateurs de la politique de défense française ont estimé indispensable qu’il y ait une sorte de remise à plat, et aussi un temps de réflexion sur ce qu’elle doit être à l’avenir. En particulier parce qu’il risque d’y avoir un décalage croissant entre ce qui est affiché comme missions et ambitions et ce qui relève de la réalité quotidienne et financière. Notre travail est aussi une mise en cohérence entre les ambitions et les moyens. Je précise que nous ne sommes pas une commission de sages qui va rendre un rapport, et advienne que pourra. Nous travaillons pour le président de la République à la définition d’une nouvelle doctrine de défense et de sécurité nationale globale.

Les militaires soulignent que pour avoir une politique de la défense qui réussisse, il faut de la stabilité...

Il est évident que nous ne partons pas de rien. Nous avons la consigne d’examiner toutes les questions sans tabou, mais cela ne veut pas dire que nous n’avons pas de termes de référence. Il s’agit donc de donner à l’armée des assurances sur son avenir, sur les missions qu’elle reçoit du pouvoir politique, sur la relation qu’elle va entretenir avec le pays. Avec une réflexion sur le moyen et long terme, et la prise en compte aussi précise que possible de la dimension financière de cette politique de défense. A partir du moment où on annonce une remise à plat pour favoriser une nouvelle cohérence, il est normal qu’il y ait un peu d’inquiétude. Mais il y a aussi une espérance et une attente. Que peuvent attendre les Français de leur outil de défense ? Que nos capacités permettent d’anticiper les risques auxquels la population peut être confrontée, et que la réaction des forces armées ou de sécurité publique soit à la hauteur de l’investissement du pays.

Vous avez souhaité que la stratégie de défense soit "compréhensible". En quoi ne l’est-elle pas, et quels sont les tabous que vous voulez surmonter ?

Dans toute organisation humaine, très vite, le langage se rigidifie, devient un langage codé pour spécialistes. L’emploi de ce vocabulaire, ou de cette doctrine, échappe ainsi à la sphère de compréhension générale de notre société, laquelle va avoir du mal à en percevoir la pertinence et la légitimité. Il faut que nous ayons un langage simple et clair pour nos concitoyens, parce que c’est nécessaire pour conforter la relation entre les armées et le pays. La politique de défense et de sécurité nationale doit reposer sur des concepts accessibles à tous.

Quand on parle aux militaires du lien armée-nation, ils sont un peu surpris, parce que pour eux, il n’y a pas tellement de difficultés à ce sujet...

Il n’est pas inutile, après la professionnalisation, de se poser la question de la relation entre la défense, la politique de sécurité nationale et la société. Il faut trouver les moyens de conforter et d’assurer l’adhésion du pays à cette politique de défense. Cela rejoint les questions de communication : quelle est la stratégie de communication des pouvoirs publics en cas de crise majeure ? Chacun a pu remarquer à quel point les Britanniques ont réagi de manière extraordinairement positive et forte au moment des attentats de Londres : cette capacité à "encaisser" de manière collective est un exemple à suivre.

Faudra-t-il décider si l’armée française doit cesser d’être dimensionnée pour des combats majeurs, pour se concentrer sur des forces moins nombreuses et plus rapidement déployables ?

Nous aurons ce débat, comme nous l’avons eu en 1994. A l’époque, nous étions au pic des opérations de maintien de la paix. La question était de savoir s’il fallait s’orienter vers un modèle d’armée plus léger, une sorte de super-gendarmerie internationale. Ce modèle a été écarté en 1994. Aujourd’hui, il est assez évident que nos sociétés se sentent vulnérables face à toutes sortes de risques, notamment à cause du terrorisme. La définition des moyens de la défense devra tenir compte de cette évolution du contexte international.

Le risque du terrorisme sur le territoire national n’est pas un défi pour les forces armées, c’est une question de renseignement, de forces de police...

En effet, mais le Livre blanc ne s’intéresse pas uniquement aux forces armées au sens classique. Nous devons prendre en compte l’ensemble des données, sur le plan de la prévention et de la réaction. Cela ne veut pas dire que le métier militaire va être profondément chamboulé par cette perspective, mais qu’il faut mieux définir le rôle des armées s’agissant de la protection des populations.

Le Livre blanc doit contribuer à élaborer une nouvelle stratégie européenne de sécurité. Or celle de 2003, une fois réalisée, n’a pas servi à grand-chose...

La différence est que nous aurons un autre traité européen. C’est une opportunité importante pour un rebond de la politique européenne de défense et de sécurité dans le courant de l’année 2008. Il est vrai que l’espace européen s’est élargi, et qu’il faut réfléchir à la stratégie qui conduit nos forces armées à intervenir à l’extérieur. C’est un élément fondamental du travail sur le lien entre l’armée et la nation : comment obtenir l’adhésion du pays, et comment avoir les mécanismes démocratiques qui suscitent cette adhésion ?

Votre commission discutera-t-elle de l’éventuel retour de la France dans la structure intégrée de l’OTAN ?

Elle doit pouvoir en débattre. L’objectif qui a été fixé par le président de la République, c’est que la France devait mener de front la relance de l’Union européenne en matière de défense et la rénovation de sa relation avec l’Alliance atlantique. Tout le monde se focalise sur la question de l’OTAN, mais ma priorité, c’est de voir comment la relance de l’Europe de la défense peut être réalisée, et ensuite d’envisager un rapport décomplexé avec l’OTAN, qui peut éventuellement déboucher sur un rapprochement.

Comment relancer la politique européenne de défense avec des pays européens qui ne veulent faire aucun effort, en tout cas sur le plan budgétaire ?

Nous n’entraînerons pas nos partenaires dans cette relance de l’Europe de la défense si la France ne continue pas elle-même à faire un effort significatif. Après le non au traité européen, nos partenaires ont eu le sentiment que la France n’était plus aussi présente sur le terrain de l’Europe de la défense. Cela ne veut pas dire que tous soient prêts à se rallier à une "Europe-puissance", mais ils ne comprendraient pas que nous ne soyons pas au premier rang. Il faut que nos partenaires aient envie de consacrer les moyens nécessaires à la défense européenne. Elle a besoin de la volonté des Etats, mais elle ne se décrète pas, elle se fait en marchant.


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