mardi 17 octobre 2017

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Espace militaire : l’Europe à la traîne

Laurent Zecchini, le Monde

mercredi 14 novembre 2007, sélectionné par Spyworld

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Dans la galaxie de l’espace militaire, la position de l’Europe s’apparente à celle d’un satellite en orbite basse assistant, impuissant, au passage d’une sonde américaine en route pour Mars. Cet écart budgétaire et technologique ne cesse de se creuser : les Etats-Unis comptent pour plus de 90 % des dépenses mondiales consacrées à ce secteur. Ils dépensent vingt fois plus pour l’espace militaire que les Vingt-Sept réunis, et sont les seuls à disposer de toute la gamme des outils permettant d’observer, de détecter, d’écouter, de communiquer, d’alerter, de se positionner et peut-être, demain, de faire la guerre à partir de l’espace.

A son rythme actuel de croissance, le marché global de l’espace sera quinze fois plus important en 2025. Or, par nature, l’espace est le terrain des technologies duales : les applications civiles ont des retombées militaires, et réciproquement. Cette "nouvelle frontière" commerciale a son équivalent militaire. Un indice parmi d’autres : les troupes présentes en Afghanistan utilisent sept fois plus de communications par satellite que les forces alliées pendant la première guerre du Golfe.

Cette asymétrie fondamentale entre l’Europe et les Etats-Unis s’explique par des raisons historiques, sans justifier l’incapacité des Européens à prendre la mesure du défi qui leur est lancé, d’abord par les Etats-Unis et la Russie, mais aussi par les nouveaux acteurs de l’espace militaire que sont la Chine, le Japon, l’Inde, Israël, le Brésil. Une trentaine de pays ont aujourd’hui engagé des efforts budgétaires significatifs pour se doter de capacités militaires spatiales. "Intellectuellement, les Européens ont intégré le fait que l’espace est stratégique, résume un industriel. Mais ils ne sont pas passés à l’acte sur le plan budgétaire. L’une des conséquences négatives de ce retard technologique, c’est que nous sommes de moins en moins interopérables avec les Américains."

Il est vrai que, pendant trente ans, l’espace a été le champ clos des protagonistes de la guerre froide : Etats-Unis et URSS. Les satellites étaient les outils de surveillance des programmes balistiques et nucléaires de l’adversaire.

Rien n’a véritablement changé. Dans la guerre moderne, c’est l’espace qui donne la supériorité de l’information, partant celle de la décision et de l’action. Fin 2004, les Etats-Unis et l’ex-URSS/Russie avaient lancé plus de 2 000 satellites militaires, contre 40 à 50 pour les autres pays. Selon Eurospace, 244 satellites militaires ont été placés en orbite de 1995 à 2004, dont 93 pour les Etats-Unis, 129 pour la Communauté des Etats indépendants (CEI), 12 pour l’Europe, et 10 pour le reste du monde.

Si les missiles et les bombes restent les moyens les plus efficaces, et surtout les moins coûteux, d’infliger des dommages à l’adversaire, et si l’espace n’est pas encore devenu un espace de bataille, ce statu quo - l’exemple du tir antimissile chinois du 11 janvier l’a montré - est fragile. Loin d’être un sanctuaire dédié à la science, l’espace est un immense réservoir de puissance et d’enrichissement, et aussi une jungle sans loi.

Si le traité sur l’espace de 1967 bannit le déploiement d’armes de destruction massive, en particulier nucléaires, il ne prévoit rien pour endiguer la militarisation de l’espace, y compris sous la forme d’armes antisatellites. Forts de leur avance technologique, les Etats-Unis, comme l’a confirmé la nouvelle politique spatiale américaine du 31 août 2006, entendent conserver une totale liberté d’action dans l’espace, considéré comme vital pour leurs "intérêts nationaux", et y dénier le droit d’accès à leurs adversaires, tout en s’opposant à tout nouveau régime juridique contraignant.

L’Amérique est donc restée sourde aux demandes en faveur d’un traité visant à empêcher une course aux armements dans l’espace. Etant donné leur avance sur le reste du monde, les Américains ne voient aucun intérêt à accepter des restrictions qui ne s’appliqueraient qu’à eux-mêmes. Européens et Américains ont tenté de bâtir ensemble une architecture spatiale, laquelle a buté sur une approche conceptuelle divergente, et surtout sur la disproportion des investissements que chaque partie était prête à y consacrer.

Les Etats-Unis affichent aujourd’hui une volonté de "contrôle", voire de "domination", alors que les Européens parlent de "surveillance" de l’espace. Les premiers consacrent plus de 20 milliards de dollars par an (sans tenir compte des programmes secrets) à l’espace militaire, contre environ 1 milliard de dollars pour les seconds. Dans leur rapport de février sur la politique spatiale, intitulé "L’audace ou le déclin", le député Christian Cabal et le sénateur Henri Revol résument ainsi cette situation : "Il n’existe pas de programme européen, mais une juxtaposition de programmes nationaux, bilatéraux, voire trilatéraux. Cinq pays européens disposent de systèmes de télécommunications spatiales militaires mais ces cinq systèmes sont tous différents."

Le système de positionnement et de navigation par satellite Galileo incarne ainsi le sursaut spatial de l’Europe, mais aussi sa caricature. Faute de financements privés, et en raison du patriotisme industriel de nombre d’Etats, le programme-phare de l’indépendance de l’Europe est en panne. La France, dont l’effort financier pour le spatial militaire représente plus de la moitié de celui de l’Europe, affiche une certaine fatigue budgétaire devant l’absence de mobilisation de ses partenaires.

Car il en est de l’espace militaire comme de la défense européenne : la plupart des Européens ont une vision peu ambitieuse de l’indépendance stratégique du Vieux Continent, et se satisfont des prestations que leur offre Washington. La France et ses principaux partenaires européens ont pourtant des réalisations à faire valoir dans le spatial militaire, que ce soit dans les domaines de l’observation (les français Hélios et Pléiades, l’allemand SAR-Lupe, l’italien Cosmo-Skymed), des télécommunications (le français Syracuse, l’italien Sicral, le britannique Skynet, l’allemand Satcom BW), de l’alerte avancée (le français Spirale), de l’écoute électromagnétique (le démonstrateur français Essaim) ou de la détection radar (Graves), mais ces avancées constituent des "niches" qui s’intègrent rarement dans une architecture européenne du spatial militaire.

Pour que celle-ci voie le jour, il faudrait commencer par doubler (jusqu’à 2 milliards d’euros par an) l’effort de l’Europe, ce qui suppose des sacrifices : les armées sont-elles prêtes à renoncer à une partie de leurs chars, de leurs avions de combat et de leurs sous-marins ? L’Europe se persuadera-t-elle que l’arrivée de nouveaux acteurs dans l’espace militaire l’obligera tôt ou tard à s’intéresser à la défense antimissile et à l’"arsenalisation" de l’espace ? Elle ne semble pas en prendre le chemin. Comme si elle n’avait pas assimilé ce principe stratégique de Clausewitz : "Qui tient les hauts tient les bas."


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