samedi 21 octobre 2017

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Suspect numéro un à Londres, héros à Moscou

Fabrice Nodé-Langlois, le Monde

vendredi 23 novembre 2007, sélectionné par Spyworld

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Andreï Lougovoï, un ancien du KGB, accusé d’avoir empoisonné Alexandre Litvinenko à Londres il y a un an, est candidat aux élections législatives de son pays le 2 décembre.

Pour Scotland Yard, il est le suspect numéro un du meurtre le plus retentissant de ces dernières années. En Russie, il est au pire une victime, au mieux un héros. La justice britannique réclame en vain son extradition pour l’assassinat au polonium 210 d’Alexandre Litvinenko, à Londres, il y a un an jour pour jour. Andreï Lougovoï ne se cache pas. Au contraire, il est même l’un des candidats les plus en vue aux élections législatives du 2 décembre en Russie.

Ce père de quatre enfants, blond au regard bleu, est-il vraiment un tueur froid ? Il y a un an, la vie de cet ancien du KGB reconverti avec succès dans les affaires a basculé, de l’ombre vers les projecteurs des médias du monde entier. Lougovoï le tueur présumé reçoit dans ses nouveaux bureaux installés au premier étage de l’hôtel Radisson de Moscou. Deux pièces modestes protégées par un petit digicode. Pas de gorilles en nombre. Et pourtant, il dit craindre pour sa vie. Assis dans son bureau, chemise à fins carreaux, élégante cravate bleu ciel et costume bleu gris, tour à tour crispé et souriant, il raconte : « Dans la rue, on me reconnaît. Je signe des autographes avec plaisir. » L’homme a le goût de la provocation. Dans le bureau est accrochée une vieille photo de Vladimir Poutine serrant la main de son désormais ennemi public numéro un, le milliardaire exilé à Londres, Boris Berezovski, ami de feu Litvinenko.

C’est justement dans l’orbite de Berezovski que Lougovoï a connu Litvinenko il y a dix ans. Une connaissance, « pas un ami », précise Lougovoï. Fils d’un colonel de l’armée soviétique, issu de la neuvième direction du KGB chargée de la protection des personnalités, Lougovoï, passe dans le privé, dans les années Eltsine. En 1996, il est chef de la sécurité de la chaîne de télévision ORT de Boris Berezovski. C’est là qu’il croise l’officier du FSB Alexandre Litvinenko qui, fin 1998, dénoncera les turpitudes de son service alors dirigé par Vladimir Poutine, avant de fuir à Londres.

Vient l’épisode trouble de la prison. En 2001, Lougovoï tente de faire évader un associé de Berezovski, détenu dans le cadre d’un scandale financier lié à Aeroflot. L’évasion échoue. Il est condamné à 14 mois de prison qu’il a purgée en préventive. Ce « gars ordinaire », comme le qualifie une connaissance d’alors, fait une fulgurante ascension dans les affaires. Lougovoï fait dans le conseil en sécurité ; il est aussi copropriétaire d’une usine de boissons et a des investissements diversifiés.

Traces de polonium

Un an avant le drame, Litvinenko le contacte depuis Londres pour lui faire rencontrer des clients potentiels. Andreï Lougovoï fera alors une douzaine de visites en Angleterre en un an. Le 1er novembre 2006, c’est accompagné de sa femme, de ses trois enfants et de son ami et associé Dmitri Kovtoun qu’il vient à Londres pour assister au match de foot Arsenal-CSK Moscou. Avant le match, il rencontre de nouveau Litvinenko. C’est le fameux rendez-vous au bar de l’hôtel Millenium, vers 16 heures. Le 23 novembre, Litvinenko expire après une agonie médiatisée dans le monde entier. Dès le lendemain, Lougovoï s’exprime dans les médias russes pour jurer de son innocence.

Le père de famille dit avoir été ébranlé par tant d’exposition médiatique. Mais, à mesure que les mois passent, il prend de plus en plus d’assurance, d’arrogance. Après son inculpation pour meurtre par empoisonnement, le 22 mai, par la justice britannique, Andreï Lougovoï convoque une véritable conférence de star au siège de l’agence Interfax. Le suspect n° 1 accuse pèle-mêle les services secrets britanniques d’avoir empoisonné leur propre agent Litvinenko et d’avoir tenté de le recruter. Accusé aussi, Berezovski qu’il qualifie de « criminel » alors qu’il le rencontrait lors de ses séjours à Londres, jusqu’à quelques jours avant le meurtre. Quant aux preuves de ses accusations, il est contraint de les garder secrètes.

Lougovoï et son ami Kovtoun ont semé des traces de polonium 210 dans tous les endroits qu’ils ont fréquentés à Londres, dès un précédent séjour du 16 au 18 octobre 2006. Preuve de leur innocence, avance Lougovoï, aucune trace radioactive n’a été détectée dans l’avion qui les amenés de Moscou à Londres le 16. Ils n’ont donc pas apporté le poison. CQFD. Il omet d’évoquer une hypothèse : si lui ou Kovtoun sont les tueurs, ils ont très bien pu transporter le poison le 16 – ou avant – dans un conteneur hermétique. Le polonium émet des rayons alpha très peu pénétrants. C’est une fois libérée de son flacon que la substance laisse ses traces détectables, même infimes. D’après la dose radioactive absorbée par Alexandre Litvinenko et d’autres indices, c’est le 1er novembre et pas avant qu’il aurait été empoisonné. « Où sont les vidéo-cassettes du bar du Millenium ? plaide encore Lougovoï pour sa défense. Notre alibi est sur la cassette. On y verrait bien que nous n’avons rien versé. »

Dernier acte, forcément interprété à Londres comme une provocation : sa candidature annoncée en septembre par le trublion Vladimir Jirinovski, député nationaliste. L’inculpé recherche-t-il l’immunité parlementaire ? « La principale immunité pour moi, c’est la Constitution » qui le protège de l’extradition. Pourquoi le LDPR de Jirinovski ? « C’est un choix émotionnel et idéologique ». Le parti national populiste l’a discrètement soutenu dès décembre. Et puis, « je suis un militaire », dit-il sous une photo de lui en treillis. Je pense que Russie unie (le parti du président Poutine) défend moins les militaires. » Le soldat Lougovoï est en guerre. « Je veux faire tout mon possible pour affaiblir la position britannique dans le monde entier avec la tribune que le LDPR me donnera à la Douma si je suis élu. »

L’élection d’Andreï Lougovoï au parlement russe lui donnerait une immunité supplémentaire. L’ancien agent du KGB cherche-t-il à se protéger de l’extradition réclamée par la justice britannique  ? Crédits photo : ASSOCIATED PRESS


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