samedi 21 octobre 2017

Accueil du site > Intelligence économique > Faut-il laisser l’intelligence économique se dissoudre dans le (...)

Faut-il laisser l’intelligence économique se dissoudre dans le management stratégique ?

Francis Beau, AgoraVox.fr

jeudi 13 décembre 2007, sélectionné par Spyworld

logo

Jacqueline Sala, dans son éditorial du magazine Veille de novembre 2007, se pose la question de savoir si l’intelligence économique est soluble dans le management stratégique. Je crois que tout dépend de ce qu’on met dans ses attributions : à trop les "étendre", le risque est grand en effet qu’elle se "délite" jusqu’à se fondre dans le management, entraînant avec elle dans sa disparition la fonction renseignement.

« L’IE est-elle soluble dans le management stratégique ? » Bonne question posée par Jacqueline Sala, faisant le rapprochement avec le titre d’un livre de 1978, Le Communisme est-il soluble dans l’alcool ?, et se demandant si la boutade de l’auteur (quelle est l’histoire la plus courte ? - le socialisme - et la plus longue ? le chemin vers le socialisme) ne serait pas transposable à l’intelligence économique. Malheureusement, il faut observer que le rapprochement a ses limites et se fait au détriment du caractère humoristique de la question. La réponse affirmative, qui semble y être apportée dans la pratique, donne en effet raison à la satire en rallongeant chaque jour un peu plus le chemin vers un objectif en voie de lente désagrégation dans son solvant.

La boutade appliquée à l’intelligence économique est un brin provocante, mais est-elle pour autant dénuée de tout fondement ?

Certainement pas, et Jacqueline Sala est bien placée pour le savoir. Chaque année qui passe nous le montre un peu mieux, même si les pratiques se renforcent progressivement et que l’énergie dépensée pour "justifier l’IE" n’est pas comptée, le chemin vers l’IE est décidément bien long. « En clair », nous dit-elle, « cela fait près de quinze ans que l’on rame pour justifier l’intérêt, la pertinence et l’efficacité de l’IE, tout cela pour convenir qu’il faut maintenant, tout de suite, passer à la vitesse supérieure ».

« ... les champs d’application de l’intelligence économique en s’ouvrant bien au-delà de l’analyse concurrentielle et de la veille, s’étendent et se délitent », constate-t-elle encore en justifiant cette évolution : « Cantonner l’intelligence économique à la "Competitive Intelligence" c’est juste se tromper de sujet ! ». « C’est dans une relation intime avec le management stratégique que l’intelligence économique trouvera son futur », conclut la rédactrice en chef de Veille en assimilant cette relation à celle du cortex cérébral avec le cerveau : « L’intelligence économique est au management stratégique ce que le cortex cérébral est au cerveau : le lieu de traitement fondamental de l’information ».

Comment ne pas être d’accord avec un constat si réaliste ? Pourtant, si la dissolution du communisme dans l’alcool reste un trait d’humour qu’il est difficile de prendre à la lettre, il en est tout autrement de la dissolution de l’IE dans le management stratégique. L’intimité de la relation entre IE et management stratégique induit en effet un risque indéniable de dissolution de l’une dans l’autre, impliquant une lente désagrégation de l’IE dans son solvant.

L’erreur à ne pas faire est à mon avis là : en "étendant" les attributions de l’IE "bien au-delà de l’analyse concurrentielle et de la veille", le risque est grand qu’elle se "délite". Il s’agit bien là d’une véritable désagrégation !

Or l’analyse et la veille sont de véritables métiers ou de vrais savoir-faire correspondant à une fonction spécifique que l’on nomme "renseignement" [1] (en anglais intelligence). Si cette fonction est étroitement liée aux fonctions stratégique et opérationnelle, elle n’est pas pour autant soluble dans ces dernières, pas plus que le cortex n’est "soluble" dans le cerveau. Les pratiques qu’elle met en œuvre et les services qu’elle rend sont spécifiques et doivent être parfaitement distingués des activités de décision stratégique et de l’action opérationnelle qu’ils se contentent d’éclairer sans empiéter le moins du monde sur leurs prérogatives.

Non, l’intelligence économique, dont le renseignement constitue un des aspects essentiels, ne doit pas se dissoudre dans le management stratégique. C’est une fonction particulière parmi les nombreuses autres fonctions participant au fonctionnement de l’entreprise qui vient en soutien d’à peu près toutes les autres, un peu comme en matière de santé, la fonction [2] "imagerie médicale" vient en soutien de toute les autres spécialités. Il ne viendrait à l’idée de personne pourtant de laisser la spécialité "imagerie médicale" se dissoudre dans le management de la santé.

L’IE est certes une fonction stratégique, mais ses spécificités ne sont pas solubles dans le management. Le renseignement, et par conséquent une bonne partie de L’IE, dont les contours dépassent (malheureusement ?) déjà largement cette fonction d’analyse et de veille pour englober la protection et l’influence, ne peut guère s’étendre au-delà des limites du renseignement d’intérêt économique [3] (competitive intelligence ou business intelligence au sens large), sans risquer de se déliter.

Si le chemin vers l’intelligence économique est si long, c’est probablement qu’elle porte en elle ses propres tendances à la désagrégation en s’étendant toujours un peu plus, au-delà du renseignement (veille et analyse), dans le lit de la stratégie (protection, influence...) jusqu’à se dissoudre dans le management. Elle perd ainsi toute visibilité en entraînant dans sa disparition le renseignement, ce "lieu de traitement fondamental de l’information", discipline aussi indispensable à un management [4] efficace dans l’entreprise moderne que le cortex est essentiel à l’activité cérébrale de l’homo sapiens.


[1] Je reviendrai dans un article à venir sur les spécificités de la fonction renseignement qui ne peuvent être assimilées à celles de l’espionnage bien mieux connues en raison de leur fort impact médiatique par le biais d’une imagerie populaire largement influencée par la littérature.

[2] Dans le domaine médical, on parlera de spécialité.

[3] Qui inclut l’environnement technologique, financier, sociétal et international de l’économie.

[4] Pas seulement stratégique d’ailleurs.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :