lundi 18 décembre 2017

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Diego Garcia : l’île aux secrets bien gardés

Yves Schaëffner, la Presse

dimanche 16 décembre 2007, sélectionné par Spyworld

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Expulsés de leur archipel il y a 40 ans par les Britanniques afin que les Américains puissent y établir une base militaire, les habitants de l’archipel de Chagos, dans l’océan Indien, continuent de se battre pour rentrer chez eux. Leur combat pourrait recevoir une publicité inattendue ce mois-ci. Des députés britanniques doivent enquêter sur la possibilité que la CIA y ait établi une de ses prisons secrètes.

Roch Evenor n’a pratiquement aucun souvenir de son enfance à Diego Garcia, la plus grande île de l’archipel de Chagos, perdu au beau milieu de l’océan Indien. Il faut dire qu’il n’avait que 3 ans lorsque les Britanniques ont interdit à ses parents de rentrer dans leur île après un séjour aux Seychelles.

Comme Roch Evenor, environ 2000 Chagossiens ont été expulsés ou interdits de retour sur leur archipel à partir de la fin des années 60. La raison ? En pleine guerre froide, les Américains voulaient une base militaire au milieu de l’océan Indien. Les Britanniques possédaient ce territoire et l’ont cédé aux Américains pour 50 ans (en échange d’un rabais de 28 millions de dollars pour l’achat de missiles).

Depuis ce jour, Roch Evenor ne rêve que d’une chose : retourner dans son île natale. « J’ai le coeur brisé. Les Britanniques passent leur temps à se faire les champions des droits de la personne, mais ils nous refusent le droit pourtant élémentaire de rentrer chez nous », déplore l’homme, qui a passé sa vie aux Seychelles avant d’émigrer en Angleterre, il y a quatre ans.

« Comment peuvent-ils nous empêcher de rentrer ? C’est là que nous sommes nés, c’est le lieu où sont enterrés nos ancêtres », poursuit Roch Evenor, dont les cheveux crépus commencent à grisonner.

Hengride Permal, elle, est née dans l’île Maurice il y a 39 ans. Sa famille venait d’être expulsée de force de Diego Garcia par les Britanniques. « Mes parents ont simplement été abandonnés à un port de l’île Maurice, sans rien », explique la responsable de l’Association de la communauté des îles Chagos en Grande-Bretagne.

La majorité des Chagossiens ont été emmenés à l’île Maurice, où ils ont peuplé les bidonvilles de Port-Louis. « La plupart étaient analphabètes et avaient honte, explique Hengride Permal. Plusieurs ont sombré dans la dépression, l’alcool ou la prostitution. »

Naturellement, les exilés ont fini par porter leur cause devant les tribunaux en Grande-Bretagne. Ces derniers leur ont donné raison à trois reprises. Sauf que le gouvernement britannique continue de porter la cause en appel chaque fois qu’il perd. La semaine dernière, il a de nouveau gagné le droit d’en appeler à la Chambre des Lords, la plus haute instance du pays. Cet appel ne sera pas entendu avant le printemps 2008.

Appui imprévu

Mais l’île de Diego Garcia risque de faire les manchettes bien avant cela. Le Comité parlementaire des Affaires étrangères doit enquêter sur la possibilité que la CIA y ait détenu secrètement des présumés terroristes.

Selon Reprieve, un groupe qui défend plusieurs détenus de Guantánamo, le gouvernement du Royaume-Uni est potentiellement complice « des plus sérieux des crimes contre l’humanité : disparition, torture et détention prolongée sans communication ».

L’idée que la base militaire de Diego Garcia puisse abriter une prison secrète n’est pas nouvelle. « En 2004, un général américain à la retraite, Barry McCaffrey, a dit que les Américains avaient des terroristes sous les verrous à Bagram, Diego Garcia et Guantánamo », rappelle Chloe Davies, recherchiste pour Reprieve.

« Aussi, poursuit la recherchiste, il existe plusieurs témoignages de prisonniers qui ont été détenus sur des bateaux. Des bateaux qui étaient proches de Diego Garcia. »

Le politicien suisse Dick Marty, qui a enquêté sur les prisons secrètes de la CIA en Europe, croit également que des prisonniers ont pu passer par Diego Garcia. « Nous avons reçu des confirmations concordantes selon lesquelles des agences américaines ont utilisé le territoire de l’île de Diego Garcia, qui est sous la responsabilité internationale du Royaume-Uni », a-t-il écrit dans son rapport en juin 2007.

Les Américains auraient-ils torturé des prisonniers à Diego Garcia ? « D’après les témoignages, les gens y ont été traités plus durement qu’ailleurs », assure Chloe Davies.

Andrew Tyrie, député conservateur britannique qui fait campagne contre les détentions secrètes de la CIA, espère que l’enquête du Comité des affaires étrangères permettra d’en apprendre davantage. « Je suis optimiste parce que le Comité des affaires étrangères est raisonnablement indépendant », assure le parlementaire.

Le ministère des Affaires étrangères continue toutefois de rejeter toute demande d’enquête publique. « Nous avons reçu la confirmation par les Américains qu’aucun prisonnier n’a été détenu dans l’île. Et personne n’a produit de preuves concrètes du contraire », précise une porte-parole du Ministère.

Malgré ces assurances, Roch Evenor reste convaincu que les Américains ont utilisé son île natale pour détenir secrètement des prisonniers. « Bien sûr qu’il y a une prison secrète. Qui pourrait le savoir ? Le territoire est interdit d’accès aux civils. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent. »


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