mardi 12 décembre 2017

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Attentats radioactifs : la France n’est pas prête

Jean-Michel Bader, le Figaro

jeudi 3 janvier 2008, sélectionné par Spyworld

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À la demande de l’Autorité de sûreté nucléaire, un groupe d’experts a imaginé les scénarios d’explosions de bombes sales pour anticiper la prise en charge des victimes.DOCUMENT Retrouvez l’intégralité de l’étude

Le rapport « Prise en charge des patients irradiés ou contaminés en cas d’attaque terroriste impliquant des sources d’irradiation », établi par un groupe d’experts français en janvier 2006 et que s’est procuré Le Figaro, fait froid dans le dos. Car il évoque sans détours, comme le lui avait commandé en octobre 2004 la Direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (DGSNR), les conséquences médicales individuelles et de santé publique d’explosions de bombes sales dans des lieux publics, ou encore de contaminations volontaires de sites sensibles (gares, métros).

« Le monde médical n’est pas prêt », indique au Figaro le directeur de la radioprotection humaine de l’IRSN, Patrick Gourmelon. « Or, ce que je sais, c’est qu’un jour cela peut arriver. » Les autorités jusqu’ici n’ont pourtant pas souhaité rendre public ce rapport, dont les recommandations sont à suivre à la lettre pour éviter d’aggraver les choses. L’une d’entre elles serait de créer une cellule avec les représentants des principaux médias, des professionnels de la communication de crise, et des spécialistes de la radioprotection, pour avertir les Français…

Premier scénario : l’explosion d’une bombe sale mêlant des radio-isotopes d’origine médicale et industrielle. C’est ce qui s’est produit à Guyana, au Brésil, en 1987, avec la rupture accidentelle d’une source contenant de la poudre de Césium 137 qui avait contaminé 249 personnes et fait 4 morts, 112 000 Brésiliens ayant dû être contrôlés. Les Prs Jean-Marc Cosset (Curie), Norbert Gorin (Saint-Antoine, Paris), Thierry de Revel (Percy, Clamart) et Patrick Gourmelon (IRSN) ont analysé dans leur rapport ses conséquences. En dehors des dégâts corporels et matériels du fait de l’explosion et du blast, « l’afflux sur site d’un attentat de personnels pour le secours aux victimes » risque de se faire avant une détection de radiations. Il faut donc préalablement une recherche de toute contamination radioactive par une équipe spécialisée.

Second scénario, celui qui fait vraiment l’objet de toute l’attention des rapporteurs : le dépôt clandestin et non revendiqué d’une source radioactive dans un lieu public. Un groupe terroriste doit d’abord se procurer une source scellée à haute activité, ou une source industrielle. Est-ce possible ? En décembre 2006, la société belge Ellwood Steek Belgium a déclaré la disparition d’un crayon de cobalt 60 industriel qui n’a jamais été retrouvé.

Le Pr Jean-Marc Cosset se souvient avoir visité un hôpital d’Amérique du Sud d’où avait disparu la tête d’une bombe au cobalt… « La plupart du temps, ce type de contamination a fort peu de conséquences médicales. Mais les réactions de la population… pourraient se révéler dévastatrices. » Le public pourrait réclamer pour la décontamination « la destruction pure et simple de certains bâtiments et atteindre des coûts astronomiques ».

La contamination volontairede sites « sensibles »

Une variante de ce scénario est la contamination volontaire (avec une poudre radioactive) de sites « sensibles » visant à « rendre inutilisables des structures aussi indispensables qu’une gare, un métro, un quartier d’habitations ou une poste, un hôpital… » Au menu : la dispersion mécanique à partir d’un container de la poudre radioactive dans une ventilation, entre autres.

Mais c’est l’utilisation de sources scellées de haute activité qui préoccupe le plus les rapporteurs. Une source de cobalt 60 de quelques centaines voire quelques milliers de curies (des dizaines de térabecquerels) « sortie de son container initial, trop lourd pour être transportée facilement par un kamikaze » peut être transportée dans une valise et sortie au dernier moment. Le terroriste au contact mourra en quelques jours, mais aura eu largement le temps de coller la source au dos d’un siège d’une station de métro ou dans un wagon, car « la petite taille de la source le permet facilement ». On observerait des effets qualifiés dans le rapport de « gravissimes » : des radionécroses plus ou moins graves chez les voyageurs s’étant assis sur le siège, avec aplasie médullaire secondaire (la moelle osseuse devient déserte), ou des anomalies de production des globules rouges, blancs et des plaquettes sanguines, chez les voyageurs installés dans le wagon à distance de la source. Précision utile : « Il faut ajouter la panique des quelques milliers de personnes ayant utilisé la ligne de métro avant que la source ne soit découverte. »

En l’absence de revendication par les terroristes, il faudra du temps et de la sagacité pour découvrir la cause. En 1999-2000, à Istanbul, la perte d’une source de cobalt 60 n’a été découverte qu’au bout de 25 jours grâce à l’intuition d’un médecin généraliste : les nausées et vomissements initiaux de membres d’une même famille avaient été d’abord mis sur le compte d’une intoxication alimentaire. Les symptômes cutanés typiques de radiodermites n’avaient pas été reconnus par les dermatologues, et le syndrome hématologique n’était pas spécifique.

Dans ces scénarios insidieux, les généralistes, les urgentistes et certains spécialistes sont en première ligne. Tous les urgentistes ont reçu un cédérom documentant les scénarios et les stratégies de prise en charge. Mais un exercice récent, au Parc des Princes, a montré les difficultés de mise en œuvre pratique de l’actuelle doctrine NRBC (nucléaire, radiologique, biologique et chimique) : difficultés de triage, retards des décisions, fuites dans les combinaisons. Un constat partagé par de nombreux autres pays.

Des exercices simulant la prise en charge d’un grand nombre de victimes irradiées ou contaminées doivent être préparés dans les grandes villes afin de tester les capacités de réaction des services de l’État. Crédits photo : AFP


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