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Hervé Morin : « Nous ne baisserons pas l’effort de Défense »

Katia Clarens, le Figaro

vendredi 1er février 2008, sélectionné par Spyworld

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Le ministre de la Défense veut concilier exigence de sécurité et contraintes budgétaires.

 » VIDÉO - Le bureau d’Hervé Morin

Le Figaro Magazine - Alors que le livre blanc sur la défense et la sécurité insiste sur les nouvelles menaces, est-il raisonnable de faire des économies sur le poste défense ?

Hervé Morin - Personne ne parle d’économies sur le volume global des crédits affectés à la défense et, d’ailleurs, il n’y en a pas dans le budget 2008. Aujourd’hui, le monde est probablement plus dangereux qu’il ne l’était il y a quinze ans. Nous devons considérer la menace terroriste, capable de frapper le coeur de nos cités ; le risque de prolifération nucléaire ; les conséquences du réchauffement climatique et les désordres qu’il amènera sur toutes les zones côtières, puisqu’on estime que cela entraînera le déplacement de plusieurs centaines de millions de personnes ; la course à l’énergie dans un contexte de raréfaction et de besoins toujours croissants, compte tenu de l’arrivée de 2,5 milliards supplémentaires d’habitants avec des fortes perspectives de croissance - la Chine, l’Inde, le Brésil, etc. De plus, il faut réapprendre à défendre nos richesses. Nous vivons dans un continent prospère, représentant 8 % de la population mondiale, 25 % de la production mondiale et une capacité de production agricole qui peut attiser beaucoup de convoitises. Tout cela ne peut pas nous conduire à baisser l’effort de défense. Toute la difficulté consiste à assumer de nouvelles missions, liées aux nouveaux risques, avec les moyens qui sont les nôtres, compte tenu de notre déficit budgétaire. Nous devons faire des économies sur l’organisation du ministère, et cela passe par l’interarmisation, la mutualisation des services, la réorganisation territoriale.

L’histoire montre qu’à chaque fois que la contrainte budgétaire ou les raisonnements comptables l’ont emporté sur les nécessités de défense, la facture à payer a été très lourde...

On ne sacrifiera jamais la sécurité nationale aux contraintes financières. Ne m’imaginez pas dans un tel rôle, ce serait insultant ! Si nous maintenons notre effort de défense, nous serons l’un des pays développés dans lequel il est le plus significatif, à peu près autant que la Grande-Bretagne et plus que l’Allemagne. L’effort qu’effectue la France - 37 milliards d’euros affectés à la mission défense - nous permet de rester l’une des principales puissances mondiales avec une capacité militaire globale. Cela donne à la France une force diplomatique considérable.

Le livre blanc prend acte que la France et l’Europe dépendront technologiquement des Etats-Unis. N’y a-t-il pas un risque à cela ?

Nous avons l’impératif absolu de maintenir une base industrielle et technologique française et européenne. Là, nous rencontrons une difficulté majeure, car dans cette affaire nous sommes très seuls : 70 % de la recherche communautaire sont effectués par la France et le Royaume-Uni, à 35 % chacun - et cette base industrielle et technologique, chacun l’a développée de façon très nationale. En France, l’effort de recherche et développement a baissé de 40 % depuis 1990 : vous imaginez les conséquences sur notre propre souveraineté... De plus, l’écart en R & D qui existe entre la France, l’Europe et les Etats-Unis risque de porter atteinte au fleuron industriel et technologique que représente l’industrie de défense.

Les militaires craignent de faire les frais du concept de sécurité nationale. Le livre blanc est-il de nature à les rassurer ?

Le concept de sécurité nationale consiste à considérer qu’il y a un continuum entre défense et sécurité intérieure, c’est une réalité d’aujourd’hui. Un exemple : la question du renseignement concerne à la fois la défense et la sécurité intérieure, il est donc logique que nous abordions la totalité de la problématique.

Il est, à ce propos, envisagé d’affecter aux armées une nouvelle fonction : « connaissance et anticipation ». Etions-nous faibles en matière de renseignement ?

Non, mais dans un monde instable, où des crises peuvent survenir à tout moment, la France doit pouvoir connaître en permanence ce qui se passe sur la surface de la planète, afin d’anticiper un certain nombre de décisions, qu’elles soient politiques ou militaires. Grâce à l’observation satellitaire, grâce aussi au renseignement humain, à une coordination du renseignement entre les démocraties, à l’échelle européenne et mondiale.

L’une des grandes craintes qui traverse le corps militaire est de perdre la capacité de projection de forces à l’extérieur. Quelle sera la doctrine du livre blanc sur ce point ?

La France est passée du tout nucléaire au tout projection, avec une conséquence qui a été la professionnalisation des armées. Aujourd’hui, il nous faut conserver une capacité de projection - c’est-à-dire d’intervention - importante, parce qu’il y va de la crédibilité de notre politique étrangère, de la sécurité de nos ressortissants, de nos intérêts stratégiques, de la défense de nos voies d’approvisionnement. Il faut cependant la mettre en adéquation avec nos nouveaux besoins, comme celui de la connaissance et de l’anticipation. On a une nouvelle articulation à trouver entre le renseignement, l’anticipation, la connaissance, la projection, en sachant que tout cela s’effectue avec la contrainte financière que représente le maintien de notre dissuasion, soit 20 à 25 % de l’effort d’équipement.

Nous avons les moyens de faire des projections légères, d’autres plus lourdes. Que prévoit le livre blanc ?

Il y a la projection de puissance liée à des opérations militaires majeures, comme l’Afghanistan, et des projections qui sont des opérations de stabilisation, où la présence sur le terrain suffit à apporter la stabilité nécessaire, par exemple au Tchad ou en Centrafrique. Nous pourrions réfléchir, même si ce n’est pas facile, à une adaptation de nos équipements pour ces deux types de mission.

Justement, quels sont les projets d’équipement avalisés par le livre blanc ?

Il faut attendre les arbitrages du président de la République sur les conclusions définitives du livre blanc. A la lecture du rapport d’étape, l’effort de dissuasion sera vraisemblablement maintenu et les équipements nécessaires au renseignement bénéficieront d’un fort soutien.

Le président de la République et vous-même avez dit que l’armée n’a pas vocation à faire de l’aménagement du territoire. Il n’en reste pas moins que la révision générale des politiques publiques (RGPP) devrait impliquer une nouvelle cartographie des implantations de la défense. Après la carte judiciaire de Rachida Dati, la carte militaire d’Hervé Morin ?

Il faut d’abord que le livre blanc soit rendu public, que nous rendions les arbitrages sur les crédits affectés à la défense, que nous décidions des scénarios de crise que nous privilégions, et que nous déterminions les équipements et les régiments dont nous avons besoin pour remplir les missions que l’on a affectées aux armées. La réorganisation du ministère est nécessaire. Le chef d’état-major des armées a été mandaté pour faire en sorte que la réflexion capacitaire ne se fasse pas en fonction des armées - terre, mer et air -, mais en fonction des besoins de notre défense. Nous devrons également adapter le soutien et l’administration générale. On peut avec cela espérer gagner entre 1 et 1,5 milliard d’euros par an, qui sont autant de marges de manoeuvre pour l’amélioration des conditions du personnel et l’équipement des forces. Par exemple, il faut qu’un hélicoptère Puma de l’armée de terre puisse être réparé par un mécanicien de l’armée de l’air, ce qui n’est pas le cas actuellement. Tout cela conduira à des réorganisations territoriales. Il faudra, par exemple, que l’on rapproche les régiments des camps d’entraînement ou d’une base aérienne d’où ils peuvent être projetés. C’est nécessaire. Toutes les réorganisations territoriales feront l’objet de mesures d’accompagnement en concertation avec les élus locaux.

On dit que cela pourrait représenter une réduction d’effectifs comprise entre 35 000 et 50 000 personnes...

L’objectif qu’a fixé le gouvernement, c’est le non-remplacement d’un agent de l’Etat sur deux partant à la retraite. Cela devrait concerner 30 000 personnes sur une durée de cinq ans. A mon poste, je dois penser deux fois à l’avenir de nos enfants : une première fois en ne cédant rien sur notre sécurité nationale et notre capacité planétaire ; une seconde fois en contribuant à l’effort de restaurer nos finances publiques. Pour un peuple, il y a deux manières de perdre sa souveraineté : le désarmement et le surendettement !


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