lundi 18 décembre 2017

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La CIA en Irak : la mission qui aurait pu empêcher la guerre

AFP

lundi 4 février 2008, sélectionné par Spyworld

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Il était déjà tard à Bagdad en ce 5 février 2003 lorsque Saad Tawfiq alluma, avec anxiété, son poste de télévision. Il avait attendu ce moment depuis des mois, et celui qui était un des pères de l’arsenal secret de Saddam Hussein se mit à suivre sur une chaîne étrangère un discours crucial devant l’ONU du secrétaire d’État américain Colin Powell.

« Très vite, je me suis mis à pleurer », confie Saad, cinq ans plus tard, à un journaliste de l’AFP à Amman, où cet ingénieur d’une cinquantaine d’années, visage rond, petite moustache, et yeux vifs derrière de fines lunettes, s’est établi.

« Je réalisais que j’avais perdu », poursuit-il, racontant comment il avait participé à une opération secrète de la CIA qui a permis d’établir la vérité dès la fin de l’année 2002 : l’absence d’armes de destruction massive en Irak.

Pourtant, devant ses yeux, photos et diagrammes à l’appui, Colin Powell dressait un réquisitoire accablant du régime de Saddam Hussein et exhortait le monde à la guerre pour détruire son arsenal nucléaire, chimique et biologique.

Pour Saad, tout avait commencé en été 2002 par des appels téléphoniques de sa soeur Sawsan, installée avec son mari Ali depuis plus de vingt ans comme médecin près de Cleveland, aux États-Unis.

« Nos "Abou Mahmoud" font pression sur moi », lui disait-elle, et Saad n’avait pas de difficulté à comprendre.

Lorsqu’il se déplaçait à l’étranger, il était accompagné d’un responsable de la sécurité du régime et il l’avait affublé d’un sobriquet : « Abou Mahmoud ».

Sa soeur, une petite femme énergique, avait effectivement était approchée par un agent de la CIA. « Il s’appelait Chris et il était très gentil », a-t-elle raconté à l’AFP.

Il voulait qu’elle l’aide à faire la lumière sur ce qui restait des efforts du dictateur irakien pour se doter de l’arme suprême —la bombe atomique—, ou à défaut de moyens chimiques ou biologiques.

Pour cela, elle devait coopérer à une des opérations de pénétration les plus astucieuses de l’histoire de la centrale américaine, imaginée par un vétéran de l’agence, Charlie Allen.

Dans la liste des scientifiques impliqués dans les programmes d’armements de Bagdad, bien connus des inspecteurs de l’ONU qui les avaient répertoriés à partir de 1991, il en avait sélectionné une trentaine avec de la famille aux États-Unis.

L’idée était d’infiltrer en Irak ces parents avec pour mission de faire dire aux scientifiques ce qu’ils savaient.

« J’étais nerveuse », explique Sawsan à l’idée de retourner en Irak, un pays qu’elle avait fui en 1979.

Elle risquait effectivement sa vie, celle de son frère, ainsi que la sécurité de toute sa famille, si la police de Saddam Hussein soupçonnait les vraies raisons de son voyage.

Mais, courageuse, déterminée à aider son pays qu’elle veut débarrasser d’un tyran, elle décide de partir avec une série de questions élaborées par la CIA, qu’elle dissimule dans des esquisses et des mots croisés qu’elle seule peut déchiffrer.

« Je suis allée la chercher à l’aéroport de Bagdad », se souvient Saad, « le 9 septembre 2002 ».

Dans les jours qui suivent le frère et la soeur vont se parler discrètement, hors de la maison familiale, et Saad va tomber des nues : les questions que lui posent Sawsan révèlent une grave méconnaissance de la réalité de la part des services américains.

« Les Américains avaient vingt questions principales et à chacune d’elles, je répondais : non, non, non », dit-il. « Je lui répondais : Il n’y a plus rien. Dis leur qu’il n’y a plus rien. Absolument plus rien ».

Saddam Hussein lui même, assure-t-il, avait donné l’ordre de démanteler tous les programmes d’armes de destructions massive dès 1995, après la défection et les aveux faits aux inspecteurs de l’ONU de Hussein Kamel, son gendre et patron des programmes secrets d’armements.

« Mon frère m’a supplié d’expliquer tout cela aux Américains », raconte encore Sawsan, « et quand je suis rentrée, j’ai rapporté fidèlement ses propos. Au début, ils m’ont écoutée poliment, puis ils m’ont dit que mon frère mentait ».

Pourtant, Saad Tawfiq avait dit la vérité.

La guerre qui allait bientôt éliminer Saddam Hussein et ouvrir une période de chaos et de violences pour les Irakiens lui donnerait raison. Ainsi qu’aux autres scientifiques irakiens impliqués dans cette opération.

« Sans doute, y avait-il d’autres éléments qui contredisaient ce que les personnes en question disaient et qui suggéraient que les programmes d’armes de destructions massive se poursuivaient », assure à l’AFP Paul Pillar, responsable du Moyen-Orient à la CIA à l’époque.

Mais, se lamente aujourd’hui l’ancien « savant de Saddam » : « Vous n’avez pas à détruire un pays pour ça ».


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