mercredi 18 octobre 2017

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Système antimissile : pourquoi Moscou renonce aux radars ukrainiens

Nikita Petrov, RIA Novosti

mercredi 6 février 2008, sélectionné par Spyworld

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Le Conseil de la Fédération (chambre haute du parlement russe) a soutenu la décision de la Douma (chambre basse), adoptée mercredi 25 janvier, de dénoncer l’accord avec l’Ukraine sur l’utilisation conjointe de ses stations radars de pré-alerte en cas d’attaque de missiles. A présent, ce projet de loi sera soumis au Kremlin, afin d’obtenir l’approbation du président, et ce n’est qu’après la publication d’un décret présidentiel en ce sens que Kiev sera informé que la Russie renonce aux services des radars Dniepr situés près de Moukatchevo et de Sébastopol, respectivement dans les localités de Beregovo et de Nikolaïevka. D’ici six à douze mois, comme cela est établi dans l’accord intergouvernemental, les stations radars ukrainiennes cesseront d’informer la Russie sur les lancements de missiles stratégiques venant du Sud-Ouest et de l’Ouest.

En voulant justifier au parlement la décision de la Russie de résilier cet accord avec l’Ukraine, le général d’armée Nikolaï Pankov, secrétaire d’Etat et vice-ministre russe de la Défense, a cité plusieurs raisons. L’une d’elles est l’intention de Kiev d’adhérer à l’OTAN. Mais ce n’est pas l’essentiel, loin de là. Premièrement, parce que l’Ukraine n’a pas encore adhéré à l’Alliance de l’Atlantique Nord et parce qu’elle ne pourra l’intégrer rapidement. Pour cela, il faut organiser un référendum afin de connaître l’avis du peuple qui, selon les sondages d’opinion, n’est nullement enclin à partager les ambitions atlantiques du président actuel, du premier ministre et du président du parlement. Deuxièmement, on ne peut pas, d’une part, renoncer à la coopération avec l’Ukraine dans le domaine des stations radars de pré-alerte en cas d’attaque de missiles sous le prétexte qu’elle désire adhérer à l’OTAN et, de l’autre, voter pour la poursuite de contacts bilatéraux avantageux en matière de missiles.

Au cours de la séance où il a été question de la dénonciation de l’accord sur les stations radars de Moukatchevo et de Sébastopol, la Douma a pris la décision de prolonger le traité avec l’Ukraine sur l’entretien des plus grands missiles stratégiques russes R-36MUTTH et R-36M2 (15A18) Voïevoda ou, selon la classification occidentale, SS-18 Satan. Le missile Satan, capable de porter dix ogives nucléaires à guidage individuel, a été conçu au bureau d’études Ioujnoïé, situé à Dniepropetrovsk. Selon l’accord conclu en 1992 à Lisbonne entre Moscou, Kiev, Minsk, Alma-Ata et Washington, l’Ukraine n’a pas le droit de fabriquer ces missiles ni même, en général, de posséder des armements stratégiques, quels qu’ils soient. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle une partie des bombardiers stratégiques Tu-160 et Tu-95MS qui étaient restés dans ce pays après la désintégration de l’URSS a été mise à la ferraille, et une autre transmise à la Russie en tant que remboursement de la dette de l’Etat.

L’usine de constructions mécaniques Ioujnoïé de Dniepropetrovsk qui fabriquait jadis des missiles Voïevoda construit maintenant des trolleybus, mais, aux termes d’un traité intergouvernemental prorogé sur décision de la Douma, ses spécialistes et constructeurs de missiles assurent toujours le suivi des missiles Satan, leur entretien réglementaire et, si nécessaire, la réparation et le remplacement de pièces détachées. La Russie en compte aujourd’hui 75. Ils constituent l’ossature de ses forces stratégiques de dissuasion.

Les arguments avancés pour justifier le renoncement à la coopération avec l’Ukraine dans le domaine de la défense antimissile revêtent un caractère non pas militaro-politique, mais purement pragmatique. Comme l’a expliqué le général Vladimir Popovkine, commandant des Troupes spatiales russes, les radars Dniepr situés près de Moukatchevo et de Sébastopol, pour lesquels la Russie paie à Kiev 1,3 million de dollars par an sont devenus obsolètes depuis 2005. Ils ont besoin d’une sérieuse modernisation qui reviendrait au moins à 20 millions de dollars. De plus, une question se pose : est-il réellement utile de l’accomplir ?

Ce ne sont pas des officiers russes qui travaillent dans ces stations radars, comme c’est le cas dans d’autres stations semblables, par exemple en Azerbaïdjan, en Biélorussie ou au Kazakhstan, mais des spécialistes ukrainiens, civils par ailleurs. La qualité de leur travail et l’authenticité des renseignements qu’ils transmettent au poste de commandement central des Troupes spatiales russes suscitent des reproches. Cela concerne surtout la station radar de Sébastopol. Les émetteurs radio de certains bateaux de pêche qui croisent en mer Noire fonctionnent sur les mêmes fréquences que la station radar de Nikolaïevka. Lorsque les informations de cette station ne sont pas vérifiées par des satellites de contrôle de l’espace, elles peuvent parfois être prises pour un missile stratégique en vol. Ceci est, évidemment, inadmissible. Les troupes spatiales doivent vérifier sans cesse cette information sensible, ce qui fait perdre beaucoup de temps. Ce détail a une importance décisive en cas d’actions militaires réelles afin de pouvoir organiser une riposte rapide.

Il existe une autre raison pour laquelle la Russie renonce aux stations radars ukrainiennes : elle peut obtenir les mêmes informations que celles fournies par les radars Dniepr, mais d’une meilleure qualité, à partir de son propre territoire. Le radar Voronej-DM a été mis en service opérationnel expérimental dans le village de Lekhtoussi, dans les environs de Saint-Pétersbourg. Son exploitation revient moins cher que celle des vieux radars Dniepr. (Citons, à titre de comparaison, que 80 personnes travaillent dans chacune des stations radar ukrainiennes, contre 15 dans la station Voronej). Bien plus, si le radar Dniepr couvre un secteur de 4.000 km, Voronej contrôle lui un espace aérien et spatial de 2.000 km de plus. Après la mise en service de la deuxième station Voronej-DM qui est en voie de construction près d’Armavir, les stations radars ukrainiennes ne seront plus du tout nécessaires. Les radars russes couvriront les secteurs de la planète dont elles sont actuellement responsables. Le ministère russe des Affaires étrangères fera probablement coïncider la nouvelle de la cessation de l’utilisation des informations provenant des radars Dniepr de Moukatchevo et de Sébastopol avec la mise en service opérationnel expérimental de la station Voronej-DM.

Les stations de pré-alerte en cas d’attaque de missiles se trouvant en Biélorussie (le radar Volga à Gantsevitchi, près de Baranovitchi), en Azerbaïdjan (le radar Darial situé à Gabala, non loin de Minguetchaour) et au Kazakhstan (les radars Dniepr, Darial-U et Dniestr situés près du lac Balkhach) posent également des problèmes. Comme l’a indiqué le général Vladimir Popovkine, la Russie y renoncera au fur et à mesure de l’apparition de nouveaux radars de classe Voronej, mais ce n’est pas pour cette année, ni pour l’année prochaine.

Le radar de Gabala pose un problème à part. Il est déjà obsolète et a besoin d’être modernisé. Moscou paie à Bakou 7 millions de dollars par an pour sa location, le travail des officiers russes et le séjour de leurs familles dans la ville située non loin de la station. En principe, les informations provenant d’Azerbaïdjan pourraient être remplacées par celles du radar d’Armavir, et il serait ainsi possible de renoncer au radar Darial, de même qu’aux radars Dniepr ukrainiens. Mais la Russie a proposé au Pentagone, avec l’accord de Bakou, d’utiliser le radar de Gabala pour contrôler l’espace aérien et spatial ainsi que le lancement de missiles à partir des pays du Proche et Moyen-Orient, en premier lieu, depuis l’Iran. Il est vrai, à condition que les Etats-Unis renoncent au déploiement d’éléments de la troisième zone de positionnement de leur défense antimissile (ABM) en Europe de l’Est.

Si Washington accepte la proposition de Moscou, le radar Darial de Gabala sera modernisé et il continuera d’exister. Dans le cas contraire, le problème de cette station radar sera levé.

Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l’auteur.


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