jeudi 14 décembre 2017

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Russie, l’empire de l’espion-roi

Marie Jégo, le Monde

jeudi 7 février 2008, sélectionné par Spyworld

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Au moment de la dissolution de l’URSS en 1991, Thierry Wolton, spécialiste du KGB, la police politique soviétique, était sûr de voir se tarir le filon de ses investigations. Partiellement démantelé au moment de la "transition", en 1992, le KGB, rebaptisé FSB, semblait voué à l’oubli.

Dix-sept ans plus tard, les tchékistes (de Tchéka, l’ancêtre du KGB) sont revenus en force dans la Russie de Vladimir Poutine. De toutes les institutions de l’ex-URSS, le KGB est la mieux préservée. Présent à tous les échelons, le FSB contrôle les médias et les ONG, surveille les élections, filtre les déplacements des citoyens dans la Fédération, possède ses propres lieux de détention, règne sur les secteurs- clés de l’économie. Dans le sillage de Vladimir Poutine, fier de son passé de lieutenant-colonel des "organes", ses représentants ont infiltré la politique, l’administration et les affaires, formant un système de pouvoir que les Russes appellent "la corporation".

L’ascension fulgurante de ces hommes, qui, en moins de dix ans, ont redonné à la Russie les traits d’un Etat "militaro-policier", est racontée de façon passionnante dans le livre-enquête Le KGB au pouvoir, du chercheur Thierry Wolton. Son regard d’historien rompu aux arcanes du système soviétique permet de comprendre pourquoi la Russie a mis un frein à ses désirs d’ouverture et de démocratisation pour basculer dans le "national-patriotisme".

Rompant avec une idée toute faite, l’auteur explique que la perestroïka, la politique de réformes voulue par Mikhaïl Gorbatchev, n’était ni plus ni moins qu’un projet conçu à la Loubianka, le siège du KGB, dès l’époque de Iouri Andropov (1914-1984). Ce général des organes, devenu premier secrétaire du parti en 1982, avait compris que l’URSS, avec son industrie militaire pléthorique et obsolète, son armée en déroute, le niveau de vie déplorable de sa population, courait à la catastrophe.

Pour sauver le système communiste, il fallait le réformer, sans toucher au dogme. En parallèle, l’image du tchékiste devait changer : au "bourreau tchékiste au service de la terreur stalinienne" allait succéder le "fonctionnaire scrupuleux dédié à l’avenir de son pays et au bien-être du peuple". Si la perestroïka a échoué, l’opération de réhabilitation du KGB a réussi au-delà de toute espérance. En Occident, des soviétologues ont été jusqu’à décrire l’institution comme un équivalent de l’ENA.

Plus que jamais, sous Vladimir Poutine, les actions du KGB à l’époque soviétique (répressions massives, déportations, exécutions sommaires) sont passées au second plan. Une majorité de Russes (53 %) affichent désormais une opinion favorable de Staline. Il s’agit de "contrôler le passé pour ne pas rendre de comptes au présent". La partie la plus intéressante du livre est celle où l’auteur décrit la mainmise des tchékistes sur l’économie. Le ver était dans le fruit depuis longtemps. Dès l’époque soviétique, le KGB avait un pied dans les affaires. Alors que la mafia s’imposait comme un acteur indispensable de l’économie parallèle, le KGB fit alliance avec elle. La symbiose eut lieu dans les années 1990, sur fond de développement d’officines de protection privée dirigées par des officiers de la Loubianka. Elle n’a jamais cessé depuis.

C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine, agent au petit pied surnommé "la teigne" par ses collègues de l’institution, s’est imposé. La population russe, lasse des frasques du pouvoir démocrate et de la captation de ses économies pendant la crise de 1998 a cru en son projet de restauration de l’ordre. Le résultat est tout autre que celui escompté : "La verticale du pouvoir mise en place par lui est responsable de ce système où règnent la concussion, la corruption, le népotisme, dont il profite également."

"Le KGB au pouvoir : le système Poutine" de Thierry Wolton. Buchet Chastel, 240 pages, 19 €


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