mercredi 18 octobre 2017

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Défense et fétichisme technologique

Le Figaro

lundi 11 février 2008, sélectionné par Spyworld

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Selon Xavier Raufer, criminologue, directeur du département de recherche sur les menaces criminelles (Paris-II-Assas), « la défense française administre, gère, réagit au coup par coup mais paraît manquer d’une doctrine claire en matière d’hostilité ».

La recherche fondamentale en matière de défense et de sécurité est aujourd’hui sinistrée en France. Après lecture de tous les documents militaires et revues accessibles, ceux-ci semblent en effet incapables de dire qui est l’ennemi aujourd’hui, ce qu’est l’hostilité en 2008. La défense française administre, gère, réagit au coup par coup mais paraît manquer d’une doctrine claire en matière d’hostilité soit qu’elle n’en ait pas conçu une elle-même, soit qu’on ne lui en ait pas fourni une convaincante et opérationnelle.

Cette situation est regrettable, ce pour trois raisons :

La défense d’un État souverain dépend de la nature des entités hostiles que cet État pourrait affronter et pas l’inverse. L’inverse relève de la médecine soviétique qui soigne le patient, non selon sa maladie, mais en fonction des potions en rayonnage. En matière de défense, cette pratique revient à modeler un adversaire ou des menaces fictifs, à créer un ennemi de confort selon les forces ou le matériel que l’on a en stock.

Qui ne conçoit pas de recherche originale sur la sécurité se condamne à adopter celle d’autres États en ayant, eux, produit une. Accepter cette position subalterne, c’est se ravaler au rang tactique : une autre puissance vous édictela doctrine dans laquelle vous évoluez désormais, sans plus pouvoir en sortir.

La recherche fondamentale produite par d’autres États peut être contraignante mais pire encore fausse, ou sciemment truquée. Accepter de tels travaux comme base de ses propres recherches égare forcément.

Que dire d’un futur effort de recherche, en matière de sécurité nationale ? Qu’il y sera bien sûr question de renseignement, de sécurité intérieure, d’industries de défense, de cyberguerre, de mise en sécurité de nos territoires et de blanchiment d’argent criminel.

Mais et voici les questions cruciales : forces armées françaises : face à qui ? ; renseignement : sur qui ? ; sécurité intérieure : qui menace ? ; industries de défense : défense, face à qui ? ; cyberguerre : qu’est-ce qu’un cyberennemi ? ; blanchiment : qui blanchit ?

Ignorer ces questions, c’est renoncer d’emblée au diagnostic quels sont les vrais dangers du monde réel ? , c’est ignorer un proverbe classique dès l’Antiquité : « connais ton ennemi », c’est préparer la guerre de retard, c’est la garantie du combat perdu d’avance.

Car dans notre monde instable et chaotique, les évolutions sont brutales, les mutations, fréquentes, les hybridations, quotidiennes. L’ère de l’ennemi lourd, stable et lent donc identifié est révolue. Qui au Japon connaissait la secte Aum Shinrikyo avant l’attentat dans le métro de Tokyo ? Qui aux États-Unis avait repéré la minuscule scission d’une secte fondamentaliste évangélique avant les 170 morts d’Oklahoma City ? Qui y savait le sens du mot Salafiya avant les attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam ? Qui se doutait qu’une modeste jamaa islamiya nommée Fatah al-Islam infligerait 140 morts à l’armée libanaise avant de se volatiliser ? Qui hors d’Afrique connaissait le mot Janjawid avant les massacres du Darfour ?

Or, en matière de diagnostic, la haute technologie ne sert à rien et, même, elle égare : elle pousse à oublier le problème et se fascine pour la solution, qui est l’équivalent high-tech de la baguette magique. Car, ignorer l’adversaire et considérer que l’ennemi va de soi, pousse à négliger ce qui est dangereux aujourd’hui ; cela condamne à prendre comme seule référence, les périls qu’on a en tête, ce qui est connu donc forcément dépassé (sinon révolu). Cela porte un nom : aveuglement.

Ainsi, en matière de sécurité globale, le hi-tech nous « protège » en réalité contre des périls passés, n’existant plus que comme phénomène de persistance rétinienne, comme ces étoiles qu’on voit encore briller mais dont seul l’éclat luit toujours, le corps stellaire lui-même, fort loin dans l’espace donc dans le temps, ayant disparu de longue date. Seule la recherche fondamentale nous arme pour l’avenir. Pour éviter un remake d’Azincourt au XXIe siècle, sachons nous en souvenir.


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