mardi 12 décembre 2017

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Questions autour de la destruction annoncée d’un satellite espion américain

Laurent Zecchini, le Monde

mardi 19 février 2008, sélectionné par Spyworld

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C’est dans une "fenêtre de tir" comprise entre mercredi 20 février et début mars que les Etats-Unis devraient procéder à un tir de missile pour détruire un satellite du National Reconnaissance Office (NRO, l’agence fédérale chargée des satellites espions), devenu incontrôlable peu après son lancement, en décembre 2006. Washington a adressé ces derniers jours des messages aux 65 pays représentés à la conférence sur le désarmement de Genève pour expliquer ses intentions. L’annonce de ce tir a déclenché bien des exégèses quant aux motivations réelles de la décision américaine.

Lorsque la Chine s’est livrée à un test d’arme antisatellite, le 11 janvier 2007, en détruisant l’un de ses satellites météo obsolète, de nombreux pays, à commencer par les Etats-Unis, avaient critiqué l’attitude chinoise, jugée irresponsable : les milliers de débris engendrés par ce tir vont en effet constituer, pendant des dizaines d’années, un risque potentiel pour les satellites commerciaux.

Pékin avait ainsi signifié aux Etats-Unis que la Chine n’entend pas leur concéder la domination de l’espace. Le message stratégique était clair : si l’Amérique avait l’intention d’intervenir en cas de crise sur la question de Taïwan, la Chine dispose de la technologie pour aveugler et détruire les satellites d’observation et de positionnement dont la marine américaine est dépendante. Les Etats-Unis ont-ils voulu, à leur tour, adresser un avertissement à Pékin ?

"MONTER LES ENCHÈRES"

Les explications américaines selon lesquelles ce satellite espion présente un danger pour les vies humaines, puisqu’il risque de ne pas se consumer entièrement en rentrant dans l’atmosphère, apparaissent crédibles. Xavier Pasco, un expert français de la politique spatiale américaine auprès de la Fondation pour la recherche stratégique, souligne que des morceaux de plus d’un mètre ont atterri sur terre lorsque Skylab, la première station spatiale américaine, s’est désintégrée en rentrant dans l’atmosphère, en juillet 1979.

De même, lorsque les débris de la navette Columbia, qui a explosé en vol en février 2003, ont touché terre, un réservoir d’hydrazine, ce carburant très toxique des moteurs des satellites classiques, a atterri intact au Texas. Cet épisode risque de se répéter, insistent les Américains : le satellite du NRO contient un réservoir d’environ 500 kg d’hydrazine, qui n’a pratiquement pas été consommé, puisque le satellite n’était pas manoeuvrable.

Selon James Jeffrey, conseiller adjoint américain pour la sécurité nationale, ce combustible est susceptible de causer des risques mortels sur une surface équivalente à deux terrains de football. Certains experts doutent de ces affirmations, et soulignent que ce tir d’un missile américain est une excellente occasion pour effectuer un test inédit de la défense antimissile. Le ministère russe de la défense a estimé, samedi 16 février, qu’il s’agissait de "préparatifs pour tester une arme antisatellite".

La destruction du satellite sera confiée à l’un des missiles SM3 équipant les croiseurs lance-missiles de la classe Aegis, lesquels constituent un maillon important du système de la défense antimissile dont les Américains veulent implanter un troisième site (outre la Californie et l’Alaska) en Pologne et en République tchèque, au grand dam de Moscou. Plusieurs missiles SM3 (un tir ne sera peut-être pas suffisant) ont été reconfigurés pour atteindre le satellite, situé en orbite basse.

Les Etats-Unis ont déjà effectué un tir antisatellite, en 1985, mais il s’agissait d’un missile tiré par un avion F-15. Pendant la guerre froide, l’ex-URSS et l’Amérique se sont livrées à plusieurs dizaines d’essais d’armes antisatellites, qui furent interrompus en raison des risques engendrés par une multiplication des débris spatiaux. Ce nouveau tir va permettre à la Missile Defense Agency américaine de tester en vraie grandeur le scénario de la destruction d’une arme dans l’espace, par un missile tiré depuis la terre.

Devançant les critiques selon lesquelles les Etats-Unis, après la Chine, prennent le risque de disséminer des débris dans l’espace, Washington a souligné que le satellite visé sera détruit à une altitude bien inférieure (250 kilomètres, au lieu de 950 pour le tir chinois), ce qui permettra de minimiser considérablement le risque des débris orbitaux.

"Inévitablement, relève Xavier Pasco, ce tir américain va faire monter les enchères avec la Chine et relancer le débat sur la défense antimissile. Si c’est un échec, cela incitera le Congrès à remettre en cause les sommes colossales dépensées par la MDA. C’est donc un test à hauts risques, politiques et diplomatiques, pour les Etats-Unis."


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