mardi 12 décembre 2017

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Les blogs de la cyberdissidence russe

Alexandre Billette, le Monde

lundi 25 février 2008, sélectionné par Spyworld

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Haut débit, WAP et Wi-Fi à tous les étages : la démocratisation de l’Internet en Russie, ou du moins dans les grandes villes, survient au moment même où les médias traditionnels sont, à de très rares exceptions près, soumis au contrôle étroit du Kremlin. Pour le plus grand bonheur de l’opposition libérale, l’information circule toujours librement sur le Web russe, qui devient une niche de liberté encore épargnée par les ciseaux de la censure.

Terminée, l’époque des cafés Internet russes aux ordinateurs brinquebalants et à la connexion défaillante ; impossible aujourd’hui de faire trois pas dans le métro moscovite sans voir les nombreuses publicités aguichantes proposant "le haut débit à domicile pour 300 roubles par mois", soit une dizaine d’euros, un tarif plus qu’abordable pour la classe moyenne croissante de la capitale russe.

Parmi les particularités du cyberespace russe : l’importance des blogs et des sites de discussion interactifs. Comme partout ailleurs, ces sites se cantonnent souvent aux états d’âme d’adolescents et aux rencontres amicales ou amoureuses, comme le démontre le succès foudroyant du site Odnoklassniki.ru, qui propose de retrouver ses anciens camarades de classe dispersés aux quatre coins de l’immense pays. Mais, en Russie, le phénomène des blogs connaît également un aspect nettement plus politique : difficile de discuter avec un journaliste ou un intellectuel moscovite sans évoquer le dernier "post" (billet) ou la dernière rumeur lancée par untel.

Lors des élections législatives du 2 décembre 2007, les blogs se sont fait l’écho, dès le jour du scrutin, des fraudes ou des moyens de pression des autorités sur les électeurs. On pouvait ainsi y lire le témoignage de jeunes appelés se plaignant d’avoir dû voter, dans leur caserne et devant leur supérieur hiérarchique, pour Russie unie, le parti du président Vladimir Poutine, ou encore consulter la vidéo (filmée par téléphone portable) montrant deux responsables d’un bureau de vote pétersbourgeois en train de remplir une urne avec de nombreux bulletins de vote...

C’est également par les blogs, et sur l’Internet en général, que l’opposition parvient à s’organiser, à se donner rendez-vous et à diffuser l’information autrement bloquée par la censure des médias traditionnels. "Les blogs constituent l’un des supports les plus importants pour nous", confirme Marina Litvinovitch, spécialiste de la communication et proche de Garry Kasparov, le champion d’échecs devenu opposant politique. "Environ la moitié de la population russe utilise peu ou prou l’Internet, pour envoyer des e-mails, jouer, consulter des sites de rencontres, comme partout ailleurs. Mais il y a un petit nombre, peut-être 2 %, des internautes qui utilisent le Web à des fins politiques, et qui font toute la différence."

A preuve, en Ingouchie, république voisine de la Tchétchénie et aujourd’hui au bord de l’implosion, "les autorités locales ont bloqué certains sites indépendants du pouvoir, comme ingushetiya.ru, à la veille d’une grande manifestation de protestation", rappelle Marina Litvinovitch. "Mais, dès la fermeture des sites, des internautes russes ont envoyé à leurs réseaux ingouches des copies par mail des sites Internet et, le lendemain, on pouvait lire les textes incriminés, imprimés et scotchés à la va-vite sur des abribus !" Le Web à l’envers, en quelque sorte.

Dans la galaxie russe de l’Internet, un site de blogs domine outrageusement tous les autres : Live Journal, ou JéJé, selon l’acronyme de son équivalent russe, Jivoï Journal. Créé en 1999 aux Etats-Unis par un jeune étudiant, puis racheté en 2005 par une entreprise commerciale, Live Journal a eu rapidement l’idée de proposer une interface en langue russe et en caractères cyrilliques, attirant ainsi graduellement une majorité de blogueurs russophones.

Du coup, émoi dans la communauté Internet lorsque, en décembre dernier, Live Journal était racheté aux Américains par l’entreprise russe SUP, propriété de l’influent et discret banquier Aleksandr Mamut. Craintes de censure, rumeurs de fermeture de certains blogs... Des inquiétudes rejetées du revers de la main par Anton Nosik, l’un des "pères" de l’Internet russe il y a dix ans, aujourd’hui responsable de JéJé.

"Il n’y a pas de censure au sein de JéJé, rien n’a changé depuis la reprise du site Internet par notre entreprise", assure M. Nosik, qui rappelle que les serveurs informatiques sont toujours aux Etats-Unis et restent donc sous juridiction américaine. Et, de toute façon, l’Internet russe n’est pas menacé par la censure, selon lui. "Ils ne sont pas si bêtes, au Kremlin ! Ils ont bien vu que l’approche chinoise ou vietnamienne de censure du Web n’a rien donné de bon. Ils préfèrent utiliser une autre méthode, en essayant de noyer l’Internet russe avec leurs propres sites de propagande et en faisant intervenir leurs propres blogueurs sur les sites." Une analyse partagée par Marina Litvinovitch. "L’Internet, c’est une réserve naturelle pour la petite élite intellectuelle russe. Le pouvoir le voit comme ça, et il tolère cet espace de liberté en estimant que son pouvoir de nuisance est limité."

Reste que certaines menaces pèsent sur la Toile russe. En février, la première lecture d’un projet de loi sur l’Internet par le conseil de la Fédération (la Chambre Haute du Parlement) avait ému la communauté informatique, qui craignait y voir le début d’une mainmise de l’Etat sur la sphère Internet. Critiqué et jugé juridiquement illisible, le projet de loi est pour le moment suspendu.

Mais les exemples d’intimidation existent, non seulement dans les régions périphériques comme l’Ingouchie, mais également à Moscou. Ioulia Iouzik, une jeune journaliste du quotidien populaire Komsomolskaya Pravda, a fait les frais de l’effet "JéJé" : appelée à interviewer l’opposant Vladimir Boukovsky, elle en a fait un article pour sa rédaction, puis a publié sur son blog personnel quelques commentaires sur l’impression favorable que lui avait laissée le vieil opposant soviétique. Le résultat ne s’est pas fait attendre : "Le lendemain matin, j’avais plus de 300 commentaires à la suite de ce billet ; c’est devenu totalement hors de mon contrôle, ça s’est transformé en débat sur la politique et le journalisme !" Conclusion : deux jours plus tard, son rédacteur en chef la convoquait pour lui signifier son congédiement.

Malgré tout, la "réserve naturelle pour élite intellectuelle" qu’est l’Internet russe fonctionne à peu près librement. L’intronisation de Dmitri Medvedev ce printemps à la présidence changera-t-elle les choses ? Vladimir Poutine le reconnaît lui-même, il ne sait pas se servir des outils informatiques ; Dmitri Medvedev, lui, est un utilisateur quotidien du Web, et un lecteur régulier de la blogosphère russe.

L’analyste politique Stanislav Belkovski affirmait récemment que l’arrivée de Medvedev aux affaires allait certainement renforcer le contrôle de l’Etat russe sur le Net. Une crainte qui n’est pas vraiment partagée, pour le moment, par la communauté "branchée". "Les différents clans qui se partagent l’influence au Kremlin sont à peu près tous des analphabètes informatiques", plaisante Marina Litvinovitch. "Même si Medvedev est lui-même branché, qu’il utilise Internet tous les jours, il ne pourra jamais convaincre les cercles du pouvoir de l’importance de ce média", ajoute-t-elle avant un petit moment de réflexion : "Quoique, avec eux, on peut toujours avoir des surprises."


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