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Le Ponant : l’histoire secrète d’une libération

Arnaud de La Grange, le Figaro

lundi 14 avril 2008, sélectionné par Spyworld

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En plein océan Indien, les commandos français ont agi avec des moyens empruntés à toutes les armées, mer, air, terre.

La Gazelle est dans son élément. Après avoir rasé les flots émeraude de l’océan Indien, sauté au-dessus de la ligne de rivage, l’hélicoptère d’attaque vole à quelques mètres au-dessus des touffes éparses du désert somalien. Un nuage de poussière signale la trace du véhicule tout-terrain dans lequel s’enfuient six de la douzaine de pirates du Ponant. Le gibier. La cible, pour le tireur d’élite des commandos marine posté à la portière de l’appareil. Le soldat ajuste sa lunette. Entre ses mains, un fusil MacMillan qui peut tirer avec une incroyable précision une munition de 12,7 mm un calibre de mitrailleuse à près de 2 000 mètres. Une arme utilisée pour pulvériser les gros moteurs hors bord des vedettes Go Fast des trafiquants de drogue. Coup au but, et même effet destructeur. Le 4×4 des bandits de la mer n’ira pas plus loin.

Les six pirates tentent de s’égayer dans l’aride nature. Course vaine. Les trois hélicoptères qui ont jailli aux côtés de la Gazelle depuis la mer deux Alouette III et un Panther se posent et lâchent chacun trois commandos. Ils se saisissent des bandits et de sacs contenant au moins une partie de leur butin. Tout le monde est embarqué à bord du Panther, direction le large et un navire français. Épilogue d’une prise d’otages qui a duré une semaine, l’opération « Thalatine » (« Trente » en langue somalie, comme le nombre d’otages), restera dans les annales. Le scénario aurait pu être écrit par Tom Clancy, mais ce sont des officiers français qui ont tenu la plume…

Tout avait commencé le vendredi 4 avril. En fin de matinée, le téléphone satellite de l’amiral commandant les forces françaises en océan Indien (l’Alindien, en jargon militaire), sonne dans son PC embarqué à bord du Var, navire de commandement qui sillonne la zone. Comme beaucoup de navires, le voilier français, Le Ponant, a opté pour la procédure de « contrôle naval volontaire », qui consiste à informer régulièrement de sa position, quand on cingle dans les eaux dangereuses de la Corne de l’Afrique. Quand il voit les pirates se hisser à bord du voilier, le capitaine Patrick Marchesseau a le temps d’appeler le Var pour donner l’alarme. L’amiral Gérard Valin relaie immédiatement l’information à la Task Force 150, la composante maritime de l’opération alliée antiterroriste Enduring Freedom. L’hélicoptère de la frégate canadienne Charlottetown décolle et effectue la première reconnaissance, les premières images du bateau piraté.

Un gang organisé

Entre-temps, à Paris, la nouvelle est tombée sur le téléphone du général Jean-Louis Georgelin. Un peu d’exotisme au milieu des batailles de chiffres des économies budgétaires en préparation… mais le chef d’état-major des armées (Cema) ne sourit pas : on sait déjà que l’on n’a pas affaire à de simples pêcheurs que l’occasion a fait larrons, mais bien à un gang de pirates organisé. Direction le centre de planification et de conduite des opérations, enterré sous les bureaux du boulevard Saint-Germain à Paris. Une cellule de crise est mise en place. Dans la salle, les cartes de la Corne de l’Afrique fleurissent au mur. Les toponymes, Cap Gardafui, Ras Asir, évoquent Monfreid, les boutres ventrus, les parfums entremêlés d’Afrique et d’Arabie. Mais les petits « mobiles » aux acronymes très militaires que l’on y épingle ont une charge beaucoup moins onirique. Il s’agit notamment de l’aviso Commandant Bouan, bâtiment de la Task Force 150 qui a reçu l’ordre de cingler vers Le Ponant. Distant d’une centaine de milles, il le rallie en quelques heures. Il ne va plus lâcher le trois-mâts.

Dès le samedi, Le Ponant entre dans les eaux territoriales somaliennes. Les diplomates français ont obtenu des autorités locales, ou de ce qui en tient lieu, un « droit de suite » dans leurs eaux. Le président Abdullahi Yusuf Ahmed l’a accordé. Donnant même son feu vert pour un coup de force éventuel. « Débarrassez- moi de ces types-là, » a-t-il lancé. L’Élysée demande d’élargir le spectre des options, y compris celle de l’assaut. Problème, Le Bouan n’a pas de capacité d’intervention à bord, pas de commandos. Et il file déjà à 700 km de Djibouti.On décide donc d’avoir recours à un parachutage en mer, un « tarpon » dans le langage militaire. Un avion Transall décolle de la base est-africaine française et largue dix-huit commandos marine au large de l’île de Socotra pour qu’ils puissent être récupérés par l’aviso français. Les « yeux » du bateau comme ceux de l’avion de patrouille maritime Atlantique 2, qui le survole régulièrement, laissent penser que l’équipage, que l’on voit sortir régulièrement sur le pont, n’est pas sous une menace immédiate. Lundi 7 avril. Le Ponant finit par jeter l’ancre à 850 km du lieu de son interception, devant la bourgade de Garaad, sur la côte de la région somalienne du Puntland. Le Puntland, l’ancien royaume du Punt, le mythique pays de la myrrhe et de l’encens, est devenu celui des pirates et trafiquants d’immigrants illégaux. Un rivage plat, le désert en arrière-plan, une poignée de maisons et des barques de pêche sur la plage. Un ravitaillement est organisé. Détail cocasse, les flibustiers du Puntland font monter à bord deux chèvres, pour le lait. Mais des écoutes permettent de se rendre compte que les pirates ne boivent pas que ce sain breuvage. Ils ne dédaignent pas la bouteille, avec à la clé des périodes de moindre vigilance (l’un d’eux serait même passé par dessus bord...). Un assaut est-il possible dans de bonnes conditions ? Des nageurs de combat du commando Hubert sont envoyés de nuit sous le voilier. Là, ils réalisent que les requins ne sont pas le seul problème, que le courant est très violent. En cas d’assaut, il faudrait d’abord « ventouser » les commandos, ce qui ne facilite pas la tâche…

À Paris, l’Élysée est en ordre de bataille. Une réunion quotidienne a lieu autour du président. Elle réunit le secrétaire général Claude Guéant, l’amiral Guillaud, chef d’état-major particulier, le conseiller diplomatique Jean-David Lévitte, le chef d’état-major des armées, les ministères concernés, Défense, Affaires étrangères surtout. Ses proches disent retrouver en Nicolas Sarkozy l’ancien ministre de l’Intérieur, « dopé » par la crise, au jugement et à la décision rapides. « Laissez-moi faire, j’ai l’habitude… », lance-t-il aux familles des otages qu’il reçoit. « Le président de la République, chef des armées, ce n’était pas qu’une vision des choses », confiera Jean-David Lévitte. Nicolas Sarkozy a fixé des « lignes rouges » à toute l’action française : pas de mise en danger de la vie de l’équipage, mais intervention si les pirates entendent séparer les otages ou les transférer à terre. Paris a fait savoir aux pirates que ce serait un casus belli. Et seulement accepté que Le Ponant soit mouillé très près du rivage, à un nautique, les pirates voulant réduire les risques d’interception une fois la rançon remise.

Pour que l’action soit commandée au plus près, le patron des commandos marine, le jeune amiral Marin Gillier, quitte Lorient pour Djibouti le dimanche. Le lendemain, il est parachuté en mer, à 1 500 km de là, pour monter à bord du Var. Le jour suivant, c’est le chef du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), le colonel Denis Favier, qui est lui aussi largué au-dessus des flots. On renforce aussi les capacités d’intervention. De nouveaux commandos spécialisés dans « l’assaut-mer » arrivent à bord d’un autre navire de la marine, la frégate antiaérienne Jean Bart. Le navire école Jeanne d’Arc, qui naviguait entre Madagascar et Djibouti, est aussi détourné, pour apporter son hôpital embarqué et ses hélicoptères, de la marine comme de l’armée de terre. Une soixantaine de soldats d’élite cinquante des commandos marine et dix du GIGN sont parés. Un accrochage entre les pirates et un clan rival montre que tout peut basculer.

Tout faire pour intercepter les pirates

Entre l’armateur, la société CMA-CGM, et les pirates, le contact s’est établi dès le dimanche 6 avril au soir et les négociations vont bon train. Une cellule de négociation a été mise en place à Marseille. Rodolphe Saadé, fils de l’armateur et directeur général de CMA-CGM, est conseillé discrètement par des spécialistes de ce type de tractations. L’armateur gère les termes de l’échange, les militaires et les hommes du GIGN les épaulent pour en étudier les conditions, en termes de faisabilité et de sécurité. Les agents de la DGSE ne sont pas loin non plus, en « appui renseignement et négociation ». Ils connaissent bien le terrain pour avoir négocié, en décembre 2007, la libération du journaliste français Gwen Le Gouil, dans la même Somalie. Mais cette fois-ci, contrairement aux dernières affaires irakiennes ou afghanes, ils ne sont pas en « premier rideau ».

La suite ira très vite. Quand la rançon qui serait de plus de 2 millions de dollars est versée aux pirates, les otages sont autorisés à quitter Le Ponant sur les embarcations du voilier. Ne restent à bord que le capitaine du Ponant avec trois pirates. Ceux-ci partis, les commandos marine montent à bord. L’avion Atlantic II qui tourne au-dessus de la scène repère un 4×4 de fuyards. À l’Élysée, Nicolas Sarkozy a donné pour consigne, une fois les otages en sécurité, de tout faire pour intercepter les pirates, « sans usage excessif de la force », mais avec détermination. Depuis son « état-major tactique » du Jean Bart, l’amiral Gillier n’hésite pas. Il lance le raid héliporté. Une affaire menée « avec sang-froid, efficacité et mesure », souligne une source militaire. Le 4×4 des pirates aurait ainsi pu aisément être pulvérisé par un missile. D’autres armées n’auraient pas finassé…

À l’heure où la Défense entre dans les turbulences des réformes, l’affaire du Ponant ressemble à une formidable démonstration, où toute la panoplie de son savoir-faire a été déployée avec des moyens empruntés à toutes les armées, mer, air, terre. À des milliers de kilomètres de la France, au milieu de nulle part, les militaires ne sont pas fâchés d’avoir montré opportunément qu’ils savent utiliser au mieux les moyens que le contribuable leur fournit.

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