lundi 23 octobre 2017

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Opération « mains propres » dans la sécurité privée

Christophe Cornevin et Mathieu Delahousse, le Figaro

dimanche 11 mai 2008, sélectionné par Spyworld

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Quatre scandales ont impliqué des « officines » depuis le début de l’année.

Ecoutes sauvages dans l’univers du luxe par une société anglo-saxonne équipée de « mouchards » dernier cri achetés au marché noir en Angleterre, approche d’un ingénieur d’une grosse société agroalimentaire française par un faux chasseur de têtes désireux de percer le secret d’une licence, corruption de la secrétaire d’un dirigeant du secteur de la défense afin de connaître le calendrier de ses déplacements à l’étranger… Si elles ont toujours fait partie du paysage, ces méthodes inavouables n’ont jamais tant fait parler d’elles. Elles débouchent parfois sur des secrets d’alcôve ou des secrets d’État. Souvent enfouies, comme tout ce qui sent le soufre, elles éclatent parfois au grand jour. Depuis le début de l’année, pas moins de quatre scandales ont mis sur le devant de la scène des cabinets de sécurité privés ou des agences d’intelligence économique… En un mot qu’ils n’apprécient guère , des « officines ».

L’affaire la plus récente concerne le candidat à la présidentielle de la Ligue communiste révolutionnaire, Olivier Besancenot. Sa vie familiale aurait été « épiée, disséquée et mise en fiches » d’octobre 2007 à janvier 2008, avec plan d’accès à son appartement et détails de ses comptes bancaires. Une plainte contre X vient d’être déposée. Mais c’est surtout l’épisode Moigne qui a provoqué les secousses les plus fortes au sein de l’institution policière. Et les conséquences judiciaires les plus spectaculaires. Ancien patron de la brigade d’enquête aux faux moyens de paiement, ce commissaire est en détention provisoire depuis mars dernier. Le « ripou » aurait empoché 20 000 euros pour avoir puisé à plus de cent reprises dans les abondantes données du Stic, le fichier policier recensant les noms des auteurs, victimes et témoins d’infractions. Il aurait également fourni des plannings d’interpellations et de perquisitions à venir dans un volet de l’affaire Total.

Du copinage davantage que de la corruption

Depuis, des consignes de vigilance ont été passées y compris au sein la prestigieuse brigade financière : les anciens de la maison n’y sont plus les bienvenus et la moindre demande formulée aux enquêteurs est désormais consignée. Il s’agit de tordre le cou à la « tricoche », cette combine qui consiste à piocher des informations dans les services d’enquête en activité pour nourrir des investigations privées.

Parmi les « sous-marins » soudoyés par les officines pour piocher du « rens’ », comme dit leur jargon, figurent pêle-mêle les gardiens d’immeubles luxueux ou certains concierges d’hôtels où sont installés capitaines d’industrie ou ingénieurs de passage. Mais aussi de jeunes stagiaires accortes, travaillant pour le compte d’un concurrent ou d’une puissance étrangère, passées maîtresses dans l’art de cannibaliser en douceur les données sensibles d’un disque dur. Un tuyau de bonne qualité peut être facturé plusieurs milliers d’euros, permettant aux « indics » d’afficher des salaires de cadre supérieur.

L’ancien patron du GIGN, Paul Barril, décrit cet univers avec un franc-parler plutôt rare. S’exprimant pour la première fois depuis la fin de sa détention provisoire dans l’affaire du Cercle Concorde, où il est mis en examen pour « association de malfaiteurs », le capitaine de gendarmerie explique au Figaro que les « audits, enquêtes, fiches de recherche, attestations, rapports, tout cela se vend… ». Après vingt ans de sécurité privée, Barril affirme qu’il « accepte toutes les missions claires et légales, que souvent la police ou la justice refusent même de regarder ». Mais les « demandes irréalistes et illégales » seraient telles qu’il affirme opposer une fin de non-recevoir à « huit demandes sur dix ».

Pour prévenir les abus, la Direction générale de la police nationale a déjà pris les devants. « Nous considérons qu’un policier retraité ne doit plus travailler dans certaines boîtes privées avant un délai de trois ans, qui est la durée de vie moyenne de son carnet d’adresses, souligne-t-on. Nos retraités doivent être embauchés pour leur savoir-faire, et non plus pour les contacts qu’ils gardent avec leurs collègues encore en exercice. »

Restent les zones grises, notamment les consultations illégales de fichiers policiers. Fin avril, dans une affaire impliquant un policier, un agent du fisc et trois détectives privés, le tribunal correctionnel de Nice a par exemple découvert avec stupeur les tarifs en vigueur : 50 euros pour la consultation du fichier bancaire Ficoba, 15 euros pour celui des cartes grises… Dans une autre affaire, la facture est montée jusqu’à 18 550 euros. Il s’agissait d’obtenir la copie judiciaire des listings Clearstream !

Au ministère de l’Intérieur, le message est clair : « Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une officine ou à de la “ barbouzerie ” va être combattu avec la plus grande fermeté », prévient-on dans l’entourage de Michèle Alliot-Marie. Dans la plus grande discrétion, la Place Beauvau planche sur une opération « mains propres ». Une très officielle procédure d’agrément délivré par l’État serait imposée aux sociétés, mais aussi à la nuée de « consultants » gravitant autour d’elles. Cette licence individuelle pourrait être délivrée au terme d’une enquête associant la future direction centrale du renseignement intérieur, englobant l’actuelle DST, et les Renseignements généraux.

Selon un document officiel, dont LeFigaro a pris connaissance , un texte est déjà prêt : la nouvelle loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure (Lopsi 2) prévoit que chaque acteur de l’intelligence économique devra obtenir un agrément préfectoral au cas par cas. Le projet devrait être adopté l’automne prochain au Palais Bourbon. Les conditions seront impitoyables : ces nouveaux permis ne seraient délivrés qu’aux Français ou aux ressortissants de l’Union européenne. Avec un casier judiciaire vierge et même un « comportement et des agissements » qui « ne sont pas contraires à l’honneur, à la probité, aux bonnes mœurs ». Et, bien sûr, qui ne « porte pas atteinte à la sécurité publique ou à la sûreté de l’État ». La violation de ces dispositions pourrait être punie de trois ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende. Et les entreprises, fermées pour au moins cinq ans.

Comment faire le tri entre les sociétés de renseignements honorables et les officines ? Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, témoin privilégié de plusieurs des affaires récentes, confie que la difficulté à traquer ceux qui dérapent est réelle : « Pour ces sociétés, les activités de renseignement en elles-mêmes ne sont pas illicites. Le matériel est en vente libre. En revanche, quand des collectes de renseignements s’opèrent par des moyens non autorisés, elles peuvent constituer des atteintes à la vie privée, des écoutes téléphoniques illégales, des sonorisations ou des vidéosurveillances de lieux privés ou encore des détournements de pièces de procédure. » Mais dans la plupart des affaires qu’il a eues à traiter, le magistrat a le plus souvent décelé « un délit de copinage davantage qu’un délit de corruption ». Pour sa part, un haut commis de l’État souligne même les abus qu’une chasse aux sorcières pourrait provoquer : « Travailler pour le privé après sa retraite n’est pas illégal, remarque-t-il… S’étonne-t-on de voir des inspecteurs des finances venir travailler dans les banques qu’ils étaient chargés de contrôler quelques années auparavant ? »

« Un concept adolescent »

Cette bataille de l’ombre se déroule sur fond de guerre économique. Le Medef Paris, dans un guide adressé aux PME, vient de souligner le rôle central du renseignement sur le marché planétaire. Les exemples sont nombreux. Récemment, un producteur de Champagne a missionné une société privée pour mettre un terme à des contrefaçons réalisées au Brésil. Une entreprise de vente par correspondance a utilisé le même biais pour lancer des investigations autour d’une escroquerie ayant provoqué 400 000 euros de pertes. Le dossier a été ensuite transmis à la justice.

Ce besoin de compétitivité gagne la Place Beauvau. « Notre ambition est de professionnaliser un secteur qui n’abrite encore aucun acteur français d’envergure mondiale », y observe-t-on. Évoquant la « nouvelle compétitivité économique », l’État souhaite que les sociétés d’intelligence économique françaises soient « dimensionnées pour passer à l’offensive sur la scène internationale dans les cinq prochaines années ».

En attendant, ces détectives de l’économie française font tout pour mettre en avant leur probité. En préambule des dossiers fournis par le cabinet CP Conseils de l’ancien policier Charles Pellegrini, on trouve ainsi cette page de garde : la société « mène ses investigations et délivre ses rapports conformément à la déontologie de profession d’agent de recherche privé. (…) Le cabinet se refusera à divulguer les sources et moyens utilisés pour obtenir (les renseignements) ». Le message fait figure de garantie de bonne foi et d’autodiscipline.

« L’intelligence économique, formulée en France il y a quinze ans, est encore un concept adolescent », concède le général Pinatel. Le président de la Fédération des professionnels de l’intelligence économique évoque des « erreurs de jeunesse ». La nébuleuse française du renseignement privé rassemble aujourd’hui quelque 140 000 agents privés et consultants en tous genres, un chiffre supérieur à celui des 120 000 policiers.

En coulisse, les professionnels voient dans les réformes à venir la possibilité d’obtenir un statut plus clair. Voire de meilleures rémunérations. Illustrant à sa façon la crise de croissance de son nouveau métier, un policier reconverti soupire : « En France, on veut des James Bond au prix de Pinot simple flic ! » Pour sa part, il se dit rémunéré 400 à 600 euros par jour. Deux fois moins, selon lui, qu’un consultant en communication.


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