mercredi 13 décembre 2017

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L’industrie militaire européenne joue sa survie

Arnaud de La Grange, le Figaro

mardi 20 septembre 2005, sélectionné par Spyworld

Le cri d’alarme de Nick Witney, patron de l’Agence européenne de défense.

La grande question qui agite la communauté de la défense, cette année, n’est pas de savoir sur quels théâtres et sous quelle bannière les armées européennes doivent intervenir. Mais si, dans le futur, elles pourront toujours le faire avec des armements construits sur leur sol. La survie ou non d’une industrie de défense en Europe était le thème principal de la 3e université d’été de la Défense, qui vient de se terminer à Colmar.

Pour tirer la sonnette d’alarme, une voix nouvelle : Nick Witney, patron de la jeune Agence européenne de Défense (AED). Venant d’un Britannique, au tropisme transatlantique naturel, les mots n’en pèsent que plus lourds. « L’avenir de la base industrielle et technologique de défense en Europe est un sujet de grande inquiétude », avertit-il. La faiblesse de l’effort de recherche, surtout, est alarmante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les Etats-Unis dépensent cinq fois plus que l’Europe pour la recherche de défense.

Nick Witney enfonce le clou, en demandant aux pays européens, « quelle que soit leur relation stratégique ou politique avec les Etats-Unis » de réaliser qu’une vraie coopération transatlantique dans le domaine de l’industrie de défense est un leurre. « Cela serait différent si les Américains ouvraient de manière raisonnable leur marché aux Européens, et ils ne le font pas », insiste-il. « Différent aussi s’ils étaient prêts à partager de la technologie avec leurs alliés européens, ce n’est pas le cas. »

Pointée du doigt, la perméabilité des marchés européens aux produits américains. « En retour, le marché américain est quasiment hermétique aux produits européens, avait noté Charles Edelstenne, président du Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales) et PDG de Dassault Aviation (*), dans le discours d’ouverture, ce qui constitue une différence fondamentale entre les marchés civils et militaires ». L’Europe importe 30% de ses équipements de défense aux Etats-Unis, contre à peine 1% dans le sens inverse. Politiques et industriels sont d’accord, la parade passe par l’émergence d’un marché européen de l’armement. « Il ne s’agit pas d’une vision frileuse et protectionniste des choses » est venue dire Michèle Alliot-Marie. Pour le ministre de la Défense, ce marché est une « nécessité industrielle, technologique et opérationnelle ».

Le chemin reste ardu, comme en témoigne une rencontre avec une dizaine de présidents de commissions de la défense de pays européens. Le représentant belge, Philippe Monfils, constatant qu’on « ne peut faire de grandes déclarations sur l’Europe et se précipiter pour acheter des JSF ou des F16 (NDLR : avions de chasse américains) ». Riposte du britannique, James Arbuthnot : « Je n’approuve pas l’idée de préférence européenne. Je suis pour acheter le meilleur équipement possible au meilleur prix possible. » Sous-entendu aux Etats-Unis. Sans surprise, ses pairs danois et italien l’appuient. « Ils oublient de dire que les partenaires européens du JSF ont dû financer plusieurs milliards d’euros de recherche... américaine » commente un spécialiste.

Les mots de « préférence européenne » suffisent à lever les vents de la polémique. C’est pourquoi, au ministère de la Défense, on préfère parler d’une préférence naturelle plutôt qu’imposée. « L’Agence peut être un outil pour cela, explique-t-on, si on réfléchit à une capacité ensemble, si on fait de la recherche, si on construit un programme ensemble, alors, nous serons enclins à acheter européen. » Une démarche empirique à laquelle Michèle Alliot-Marie veut donner corps. Citant en exemple le drone de combat Neuron, « qui montre que l’on sait travailler ensemble », elle a proposé à Colmar qu’un autre projet aéronautique, celui du drone Male, soit d’ores et déjà confié à l’Agence européenne. Le dossier des avions ravitailleurs et de transport pourrait suivre.

Une approche raisonnable et diplomatique, mais qui ne peut s’inscrire que dans la durée. « Le problème, confie un acteur du secteur, c’est qu’au rythme où vont les choses, dans dix ans, nous serons morts. »

(*) Filiale du groupe Dassault, également propriétaire de Figaro-Socpresse.


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