lundi 23 octobre 2017

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Le diplomate qui va surveiller les espions

Georges Malbrunot, le Figaro

mardi 27 mai 2008, sélectionné par Spyworld

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Bernard Bajolet, ambassadeur de France en Algérie, est pressenti pour coordonner l’activité des services de renseignements auprès de Nicolas Sarkozy à l’Élysée. Un poste nouvellement créé pour cet expert du monde arabe.

De l’action diplomatique à l’univers opaque du renseignement, il n’y a, parfois, qu’un pas. À 59 ans, l’ambassadeur de France en Algérie, Bernard Bajolet, s’apprête à le franchir, en devenant « M. Renseignement » auprès de Nicolas Sarkozy à l’Élysée. Un nouveau poste créé par le prochain livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, dont la publication est prévue mi-juin. C’est donc à un homme hors du sérail qu’échoit la difficile tâche de coordonner les activités des différents services en matière de lutte antiterroriste, alors que la menace contre la France n’a jamais été aussi élevée depuis dix ans. « Je le plains », lâche un ancien espion, qui déplore la vieille concurrence à laquelle se livrent la DGSE (la sécurité extérieure), la DST (pour l’intérieur) et la DRM (le renseignement militaire).

Si cet énarque n’a pas une connaissance profonde de la galaxie des services, il a été ponctuellement au fait de « certaines affaires opérationnelles », dans les Balkans avec la traque des criminels de guerre serbes ou à Bagdad pour la libération des otages. « Bajolet est un grand professionnel, hyperefficace », reconnaît l’un de ceux qui ont travaillé à ses côtés. Si Nicolas Sarkozy a la réputation de ne pas porter dans son cœur les agents du Quai d’Orsay, trop timorés à son goût, nul doute qu’il trouvera en lui « un diplomate hors norme ». Bagdad, Damas, Amman, Alger : depuis trente ans, la carrière de cet homme élancé, à la barbiche finement taillée, épouse les soubresauts d’un monde arabe qu’il connaît bien. Le voilà, à la fin des années 1980, premier secrétaire en Syrie. Paris subit des attentats terroristes, tandis qu’à Beyrouth, des Français sont enlevés. Pour calmer les foyers de tension, la DST noue ses premiers contacts avec les Renseignements syriens. À Damas, Bajolet suit ces dossiers. « Aujourd’hui encore, il reste très apprécié de la DST », confie l’un de ses membres.

Ce célibataire se passionne pour les chevaux, qu’il élève dans son manoir de l’Est de la France. À Damas, il pratique le polo avec Bassel, alors dauphin de son père le président Hafez al-Assad, mais qui mourra avant lui dans un accident de voiture. Quelques années plus tard, ambassadeur de France en Jordanie, Bajolet s’adonnera à ce sport avec le prince Hassan, le frère du roi Hussein et qui était alors le prince héritier. Dans sa résidence d’Amman, Bajolet héberge son collègue de Bagdad, avant que celui-ci prenne la longue route rectiligne pour se rendre en Irak alors sous embargo. Il s’informe beaucoup, parle aux journalistes, donne son avis, sans imaginer que c’est lui qui sera aux premières loges, quelques années plus tard à Bagdad. Bajolet y est nommé ambassadeur après la guerre de 2003, qui chassa Saddam Hussein du pouvoir. Le terrain est miné. La France, qui s’était opposée au conflit, y est mal vue par les nouvelles autorités. La présentation de ses lettres de créances au président de la République, Jalal Talabani, est houleuse. Le dirigeant kurde en vient à menacer Paris de rétorsions. Mais Bajolet ne se laisse pas démonter.

Foin des usages diplomatiques, le représentant de la France n’a pas sa langue dans sa poche. À la fin du règne du roi Hussein, ses télégrammes évoquaient une « monarchie offshore » pour regretter les longues absences du « petit roi ». À Bagdad, il dénonce « l’incurie » de la politique de Washington. Le proconsul américain, Paul Bremer, refuse de le rencontrer. Le Lorrain têtu avait simplement le tort d’avoir raison trop tôt, et de le dire.

Loin d’être antiaméricain, Bajolet, qui a passé un an à Harvard au milieu des années 1980, stigmatise plutôt la « bunkérisation » des diplomates américains dans leur forteresse de la Zone verte, qu’il aperçoit depuis son bureau, de l’autre côté du Tigre. Forcément, il agace. Lui qui sort régulièrement et ne craint pas de donner des leçons. « Croyez-vous que ce soit bien indiqué de fumer des cigarettes iraniennes ? », lance-t-il à Abdelaziz al-Hakim, l’un des principaux chefs chiites d’Irak. Sa maîtrise de l’arabe impressionne ses interlocuteurs, qui finissent par lui rendre hommage. Talabani lui enverra du yaourt de son Kurdistan. Et l’ancien premier ministre, Iyad Allaoui, reconnaîtra que la France avait « un grand ambassadeur en Irak », lui qui, pourtant, avait été de bien peu de secours pendant la crise des otages.

Au Quai d’Orsay, on l’apprécie autant qu’on le jalouse. Son courage dans l’affaire des journalistes détenus frappe les « gros bras » de la DGSE sur place. Dans une capitale en proie aux attentats, Bajolet multiplie les rendez-vous avec les oulémas, noue les contacts avec des politiques et teste la ribambelle d’intermédiaires, plus ou moins fiables. Le dos courbé sur son ordinateur sécurisé, le voici qui communique par e-mail avec les ravisseurs. Une première. « Bajolet a vraiment mouillé sa chemise », se souvient un espion. Chose rare, le tandem diplomate-espion a bien fonctionné, durant ces moments délicats. Bajolet y a gagné son crédit auprès des services extérieurs, un atout qui lui sera utile dans ses nouvelles fonctions.

Désormais, celui qui n’a rien d’un béni-oui-oui va devoir trouver ses marques face à Jean-David Lévitte, le sherpa du président avec qui il a déjà collaboré sur le dossier irakien, mais aussi face à Claude Guéant, le tout-puissant secrétaire général de l’Élysée, qui a toujours son mot à dire sur les questions de sécurité.

La cohabitation risque d’être tendue, d’autant que cet amateur de tennis apprécie peu les leçons. Un des « supergendarmes » en charge de sa protection à Bagdad se souvient de premiers contacts difficiles : « Bajolet s’impliquait dans les questions de sécurité au point de vouloir en être le responsable, nous avons eu quelques franches explications, mais ensuite, il a joué le jeu,et tout s’est finalement très bien passé. » Bajolet a les défauts de ses qualités, ajoute un de ses anciens collaborateurs : « Il aime bien être au centre de l’attention. »

Bernard Bajolet a « mouillé sa chemise » en Irak. Il y a gagné son crédit, un atout utile dans ses nouvelles fonctions. Crédits photo : AFP


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