dimanche 22 octobre 2017

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Les nouvelles menaces contre la France

Isabelle Lasserre, le Figaro

jeudi 29 mai 2008, sélectionné par Spyworld

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Le livre blanc sur la défense, que le président Sarkozy s’apprête à publier, fait le point sur les risques auxquels notre pays est exposé. Le Figaro lève le voile sur ce document clé.

La première fit tomber en une nuit le mur de Berlin, en 1989. La seconde fit voler en éclats le communisme et l’URSS en 1991. La troisième fit s’effondrer les tours du World Trade Center de New York en septembre 2001. Trois « surprises stratégiques » qui ont profondément changé le monde. Sans entraîner de rupture grave, les essais nucléaires pakistanais en 1998 ou la découverte d’un réacteur atomique en Syrie probablement fourni par la Corée du Nord et détruit par Israël en septembre 2007, ont aussi débarqué de façon impromptue sur l’échiquier international.

L’histoire est jalonnée de ce type d’événements qui prennent une forme à laquelle nul n’avait jamais songé. « Mais aujourd’hui, explique Bruno Tertrais, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) à Paris, la surprise est devenue un élément structurant du contexte stratégique. »

Tous les quinze ans environ, le gouvernement français demande à une commission d’experts de rédiger un livre blanc pour définir une stratégie globale de défense, basée sur une analyse des risques qui menacent la France. Le précédent date de 1994. Le chef de l’État, Nicolas Sarkozy, doit présenter le 17 juin les conclusions du nouveau livre blanc, sur lequel une trentaine de spécialistes planchent depuis neuf mois.

1994-2008 : entre les deux documents, le contexte stratégique mondial a changé de façon dramatique. Et avec lui, les ennemis. Il y a quatorze ans, le monde s’adaptait à la sortie de la guerre froide. L’ordre bipolaire avait vécu. Paris s’inquiétait de l’explosion des guerres balkaniques, mais avait bon espoir que la Russie de Boris Eltsine, libérée du joug communiste, rejoigne le camp démocratique et européen. Vu d’Occident, le monde allait plutôt bien. L’Europe avait de grandes ambitions. L’espoir dominait au Proche-Orient. Rien d’étonnant, donc, à ce que le précédent livre blanc mette l’accent sur la nécessité d’accompagner la transition des pays d’Europe centrale et orientale, qu’il souligne avant tout les risques de prolifération nucléaire et qu’il s’inquiète des extrémismes religieux et nationalistes.

L’Asie, principal cauchemar des stratèges

Aujourd’hui, le contexte est sombre comme il l’a rarement été. Depuis les attentats du 11 septembre 2001 perpétrés par al-Qaida aux États-Unis, le terrorisme a brusquement changé d’échelle. Il s’est aussi déterritorialisé, jusqu’à prendre racine au cœur des pays occidentaux. Les Anglo-Saxons parlent de « home ground threat » pour désigner les populations ayant épousé l’idéologie islamiste et menaçant directement le pays dans lequel elles sont installées.

La France, qui ne se connaît pas d’adversaire étatique déclaré, est particulièrement concernée par le terrorisme. L’ancien GSPC algérien (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) devenu en 2007 al-Qaida au pays du Maghreb islamique (AQMI), l’a nommément désignée comme ennemi.

L’arme nucléaire, surtout si l’on imagine qu’elle puisse un jour être utilisée par des terroristes, est un sujet de préoccupation constante depuis la découverte, en 2003, du réseau pakistanais du Dr Khan, qui, en essaimant jusqu’en Libye et en Corée du Nord, a révélé l’ampleur de la prolifération atomique. L’inquiétude a été aggravée par l’incapacité de la communauté internationale à stopper le programme nucléaire iranien.

Au conflit israélo-palestinien se sont ajoutées la guerre en Irak, la crise libanaise et ses connexions syriennes et iraniennes, sans compter l’instabilité en Arabie saoudite et en Égypte. Les nouvelles du Moyen-Orient sont d’autant plus mauvaises que les conflits sont désormais interconnectés, et en partie rythmés par les activités diplomatiques et guerrières du Hezbollah. Malgré les tentatives de réformes politiques au Maroc, la situation au Maghreb ne s’est pas améliorée depuis 1994 : les réseaux terroristes se sont, au contraire, consolidés.

L’Asie qui, depuis le début des années 1990, a renforcé sa posture stratégique, donne des cauchemars aux stratèges. Taïwan vit désormais sous la menace directe des missiles balistiques chinois, sciemment dirigés vers l’île pour empêcher toute velléité d’indépendance. Le contentieux entre la Chine et le Japon, qui sommeille aujourd’hui, peut à tout moment se réveiller. Malgré les efforts de l’Administration américaine, la question de la Corée du Nord et de son programme nucléaire n’est pas résolue. Et personne ne peut exclure une nouvelle guerre entre l’Inde et le Pakistan, deux puissances nucléaires.

Tout cela a un impact direct chez nous. « Rien de ce qui se passe de majeur dans cette région ne peut nous être étranger », prévient Thérèse Delpech, directeur des Affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et membre de la commission sur le livre blanc. Un événement important en Asie aurait des conséquences économiques et financières immédiates dans le monde occidental et donc en France. Mais il aurait aussi, en raison de la mondialisation, des conséquences au Proche-Orient et au Moyen-Orient, une zone d’influence de la France où elle peut être amenée, comme au Liban avec la Finul, à intervenir pour secourir la paix.

Déception, également, du côté de la Russie, que l’Occident rêvait d’intégrer dans son espace. La rhétorique antioccidentale du Kremlin, ses tentatives d’empêcher l’Ukraine de rejoindre le Partenariat pour la paix de l’Otan, sa diplomatie énergétique agressive ont alourdi les relations entre la Russie et l’Europe. De Moscou à Pékin, en passant par Téhéran, « nous assistons au retour des politiques de puissance, assises sur de fortes pressions nationalistes », déplore Thérèse Delpech.

Le contexte est d’autant plus inquiétant qu’il s’accompagne, selon cette experte des questions stratégiques, d’un « déclin de l’influence américaine dans le monde ». L’optimisme dont était entouré, en 1994, le mandat de Bill Clinton, a depuis été tempéré par l’embourbement de la puissance américaine en Afghanistan et en Irak.

Dix-sept ans après la fin de la guerre froide, le risque d’un conflit interétatique auquel serait mêlée la France est considéré comme minime par les experts. En revanche, la France, à qui le siège permanent dont elle dispose au Conseil de sécurité des Nations unies donne des responsabilités particulières, « devra se projeter dans les années qui viennent dans des conflits plus étoffés, type Afghanistan, avec une nette tendance au durcissement », affirmait récemment le chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin, lors d’un colloque consacré à la défense.

Les dangers de la cyberguerre

Absentes du précédent livre blanc, le document 2008 s’attarde longuement sur deux menaces d’un genre nouveau. D’abord, les cyberattaques, c’est-à-dire les agressions menées via le réseau Internet qui ciblent les centres de commandement ou les données essentielles détenues sur ordinateur. « Le cyberespace s’est affirmé comme le cinquième espace de batailledans le monde », explique Bruno Tertrais. Les grands États, notamment les États-Unis, investissent massivement dans le cyberespace.

Certains pays, notamment la Russie, n’hésitent plus à lancer des cyberguerres. Parce qu’elle voulait retirer du centre-ville un monument à la gloire de l’ancienne Armée rouge soviétique, l’Estonie s’est attiré les foudres de Moscou en 2007. Pendant plusieurs jours, les sites stratégiques du pays ont été pris d’assaut par des pirates russes. Ces derniers ont lancé, de plus, plusieurs attaques contre le Pentagone américain.

Ensuite, le livre blanc s’inquiète des changements climatiques, dont les conséquences sur les agricultures des pays pauvres, au Moyen-Orient ou en Afrique, risquent d’affecter directement la France, en termes de pression migratoire notamment. D’un livre blanc à l’autre, beaucoup d’illusions ont été emportées par les eaux du tsunami qui s’est abattu sur les côtes du Sud-Est asiatique en 2004 ou balayées par le cyclone Katrina qui a ravagé la Nouvelle-Orléans en 2005. Dans la même catégorie de menaces, les experts classent aussi les pandémies, qu’elles soient d’origine naturelle, comme la grippe aviaire, ou terroriste, par le biais d’une attaque bactériologique.

Pour faire face à ce type de menaces, la France est-elle suffisamment armée ? Puissance nucléaire militaire, elle possède aussi la capacité d’intervenir hors de ses frontières. Le nombre important d’attaques terroristes qui ont été déjouées sur le sol français depuis 2001 et le fait qu’il n’y ait pas eu d’attaque majeure sur le territoire depuis 1995 rappellent que la France sait répondre au risque terroriste, en s’appuyant notamment sur le renseignement humain. Mais ce n’est pas assez pour se rassurer. « Sept ans après septembre 2001, le système et les procédures françaises ne me semblent pas optimisés pour faire face à une crise intérieure majeure, qu’il s’agisse de terrorisme, de pandémie ou de catastrophe naturelle », prévient Bruno Tertrais.

Informés par le livre blanc de la réalité des menaces, l’armée et les services de sécurité vont désormais mener les adaptations nécessaires. Reste à savoir comment la France mariera, dans le détail, l’analyse des experts à la rigueur budgétaire.


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