dimanche 17 décembre 2017

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Suisses, trafiquants nucléaires et agents de la CIA

Maurin Picard, le Figaro

mardi 10 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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Pendant plus de vingt ans, les Tinner, père et fils, ont travaillé pour le réseau d’Abdul Qadir Kahn dont ils rapportaient les agissements aux services secrets américains.

Au premier coup d’œil, la florissante petite entreprise de la famille Tinner ne présentait rien de franchement suspect. PhiTec AG incarnait même le savoir-faire industriel de la Suisse, avec ses valves et pompes pour installations nucléaires, s’appuyant sur la technologie du vide (vacuum technology) à l’instar d’autres PME du canton de Saint-Gall (est). Friedrich, le père, avait fondé la société dans les années 1970, avant d’être rejoint par ses deux fils ingénieurs, Urs et Marco.

En réalité, les Tinner père et fils travaillaient depuis plus de vingt ans pour le compte d’Abdul Qadir Khan, un scientifique pakistanais à l’origine d’un vaste réseau mondial de marché noir du nucléaire, en connivence avec l’Iran, la Libye et la Corée du Nord. Khan avait rencontré Friedrich Tinner dans les années 1970, alors que le jeune scientifique pakistanais travaillait dans le secteur nucléaire en Europe. Les deux hommes avaient rapidement fait affaire, le Pakistan désirant se doter d’un programme nucléaire pour faire pièce aux ambitions de l’ennemi juré indien.

En 1987, Urs Tinner, âgé de 21 ans à peine, est embauché par une société écran du réseau Khan, la Scomi Precision Engineering, basée à Dubaï (Émirats arabes unis) et chargée de procurer les pièces détachées en aluminium nécessaires à un programme d’enrichissement de l’uranium pour le compte de Téhéran, de Pyongyang et de Tripoli.

« Chien fou »

Intrigués par le profil des intermédiaires de Khan, les services secrets américains entrent dans la danse en 2001 ou 2002. Urs Tinner est abordé par un agent du bureau de la CIA à Vienne, baptisé Mad Dog (« chien fou »). Officiellement engagés comme agents doubles par la CIA, les Tinner continuent de servir les noirs desseins d’Abdul Qadir Khan, tout en rapportant ses agissements à la centrale de Langley, le siège de la « compagnie » à Washington. Selon la presse helvète, ils auraient ainsi empoché plus de trois millions de dollars, mis à l’abri sur des comptes bancaires dans les Caraïbes.

L’aide des Tinner va se révéler extrêmement précieuse. Le programme nucléaire clandestin de l’Iran est démasqué en 2002. Un an plus tard, en octobre 2003, un tanker battant pavillon allemand, le BBC China, est intercepté par les commandos de marine italiens en Méditerranée. Dans ses cales se trouvent assez de pièces détachées pour assembler 1 000 centrifugeuses. La destination était Tripoli. Confondue, la Libye du colonel Kadhafi renonce à la bombe.

Le réseau Khan sera démantelé en février 2004, après une série de rencontres ultrasecrètes, le mois précédent, en territoire autrichien entre Urs Tinner et le numéro deux de l’AIEA, Olli Heinonen. Abdul Qadir Khan, « père » de la bombe pakistanaise et « héros national » dans son pays, est placé en résidence surveillée à Islamabad, échappant ainsi aux enquêteurs du FBI et de l’AIEA, pourtant désireux de l’interroger.

Les Tinner, eux, sont surveillés de près par les polices suisse et allemande, qui n’ont visiblement pas été mises dans la confidence par la CIA.

En octobre 2004, Urs Tinner décide de se rendre en Allemagne, malgré les consignes de prudence de Langley. Il est aussitôt arrêté, extradé en Suisse et mis en examen avec son frère et son père pour espionnage et infraction à la législation sur les matériels de guerre. Près de quatre ans plus tard, le procès n’est toujours pas joué. Friedrich a été placé en liberté conditionnelle, tandis que Urs et Marco attendent leur sort en prison.

Un incident majeur va venir remettre en question l’instruction de leur dossier par la justice helvète. Le 23 mai dernier, le président suisse Pascal Couchepin reconnaît avoir ordonné fin 2007 la destruction de documents ultrasensibles trouvés au domicile des Tinner.

30 000 pages détruites

Plus de 30 000 pages au total de documents manuscrits, plans industriels et de fichiers électroniques décrivant en détail la conception d’une ogive nucléaire ou de centrifugeuses servant à enrichir l’uranium, auraient ainsi été supprimées « pour des raisons de sécurité », afin d’éviter qu’elles « ne tombent entre les mains d’une organisation terroriste ou d’un État non autorisé ». Berne aurait en fait subi de fortes pressions de Washington qui redoutait de voir révélés certains détails compromettants de l’affaire.

Ces précautions n’apaisent pas les inquiétudes. Les Tinner auraient pris soin de copier des fichiers dans leurs ordinateurs de Dubaï. À qui étaient-ils destinés ? Dans quelles mains sont-ils tombés ? « Nous savons que ces copies existent, qu’elles se promènent là quelque part au-dehors et cela fait froid dans le dos », soupire Mark Fitzpatrick, chercheur à l’Institut international d’études stratégiques (IISS) de Londres.


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