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Livre blanc sur la défense : deux des auteurs s’expliquent

Propos recueillis par Laurent Zecchini, Le Monde

mercredi 18 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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Entretien avec Thérèse Delpech, directeur des affaires stratégiques au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), et François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)

Dans le travail de la commission sur le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui vient d’être publié, est-ce la logique stratégique qui a été suivie ou la logique budgétaire, comme le disent les socialistes ?

Thérèse Delpech : Nous avons commencé cet exercice en faisant une comparaison entre la situation de 1994, date du dernier Livre blanc, et celle de 2008, suivie d’une analyse prospective sur les quinze-vingt prochaines années. C’est à partir de là que des options ont été définies et des capacités arrêtées. Les choses se sont bien donc faites dans cet ordre, selon une logique stratégique. Le travail budgétaire a été effectué à la fin.

François Heisbourg : Il est vrai qu’au départ, nous avions une donnée de cadrage dans la lettre de mission du président de la République, qui faisait référence à 2 % du PIB pour les crédits de défense. A partir de là, le champ était relativement large. Puis on a travaillé sur la stratégie. Dans l’examen des treize scénarios retenus, la règle était d’ignorer la contrainte budgétaire, quitte à revenir au principe de réalité budgétaire en fin de course.

Début avril à Bucarest, le président Sarkozy avait indiqué que le retour de la France dans la structure militaire intégrée de l’OTAN dépendrait des progrès de la défense européenne. Que reste-t-il de cette conditionnalité ?

T. D. : Mardi, le président a dit que la première priorité serait le renforcement de la défense européenne, et que la question du retour de la France dans la structure de l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (OTAN) où elle est absente, le DPC (Comité des plans de défense), serait une question qui se poserait plus tard, au moment du sommet du 60e anniversaire de l’Alliance en avril 2009. La commission n’avait sur ce sujet aucune instruction de l’Elysée. Depuis 1994, l’OTAN et la position de la France dans l’organisation, ont beaucoup évolué. La plupart des Français ignorent qu’il y a des milliers de soldats français sous commandement OTAN au Kosovo et en Afghanistan. La conclusion de la Commission a été de dire que la contribution importante de la France à l’Alliance n’est pas comparable à son influence au sein de l’OTAN.

F. H. : Nous sommes très facilement arrivés à la conclusion que du point de vue militaire, opérationnel et stratégique, c’est comme si nous étions dans la structure militaire. C’est la grande différence avec la période 1995-1997, où la France avait tenté de réintégrer l’OTAN. Aujourd’hui, elle est le premier contributeur de la force d’action rapide de l’OTAN (la NRF), elle participe à toutes les opérations extérieures de l’Alliance, et elle a des officiers à peu près partout. Donc du point de vue de la sécurité et de la défense, la réintégration ne pose aucun problème. La question de l’opportunité politique, c’est une autre question, qui relève du président de la République. A Bucarest, le président a dit : "Je garde les mains libres jusqu’à la fin de l’année et je décide à ce moment-là." Personnellement, je considère qu’il faut tester la proposition selon laquelle rentrer dans l’OTAN, c’est bon pour l’Europe de la défense. Il ne faut pas oublier que sur les 27 membres de l’UE, il y en a 20 qui sont des membres "intégrés" de l’OTAN.

T. D. : Il faut faire ce choix en fonction de nos intérêts : cela va-t-il nous permettre d’augmenter notre influence dans l’OTAN, d’avoir une présence européenne plus importante ? Nous sommes sans doute les seuls au monde à considérer qu’une présence dans la structure militaire intégrée est une restriction à l’indépendance ! Regardez les Turcs : non seulement ils n’ont pas participé à l’opération contre l’Irak, mais ils n’ont même pas autorisé le passage des troupes américaines sur leur territoire. Sont-ils pour autant un mauvais membre de l’OTAN ? Garder son indépendance n’est donc pas une condition spécifique qu’imposerait la France. Aujourd’hui, nous sommes à la fois un pied dehors, un pied dedans. Donc si nous rentrions, cela clarifierait la situation.

La France avait dit que la défense européenne serait une priorité de sa présidence. De façon réaliste, quels progrès peut-on attendre ?

F. H. : Il y a deux tests. Celui qui est réaliste, c’est la relance du projet de 1999, qui était de disposer d’une force européenne projetable de 60 000 soldats. Il faut obtenir le retour à cet objectif capacitaire. Le deuxième test, c’est la capacité de conduite des opérations et de planification au niveau européen. Si nous obtenons cela, nous aurons fait un très grand pas en avant. Et ce serait un moment idéal pour rentrer dans l’OTAN, avec un slogan : "Davantage d’Europe, davantage d’OTAN".

T. D. : Malgré le handicap que crée le vote irlandais au référendum sur le traité de Lisbonne, des choses importantes peuvent être faites, s’agissant de l’augmentation des capacités, l’harmonisation des besoins militaires, et l’analyse par les pays européens de leur environnement stratégique. On pourrait très bien, par exemple, se fixer comme objectif de disposer d’un groupe aéronaval européen.

Le président a défini un nouvel axe de menaces, qui va, grosso modo, de l’Atlantique à l’océan Indien. Quid du reste du monde ?

F. H. : Cet axe n’est pas un substitut à une lecture plus large du monde. Les conséquences d’un conflit en Asie orientale seraient majeures pour nous, et nous avons évidemment un intérêt stratégique avec la base spatiale de Kourou, en Guyane... Cet axe veut simplement dire que nous voulons être certains de pouvoir envoyer nos 30 000 hommes "projetables" dans cette zone, et que nous organisons nos "points d’appui" en conséquence : Abu Dhabi plutôt que Papeete, Djibouti plutôt que Saint-Pierre-et-Miquelon...

T. D. : Il a été retenu par la Commission parmi plusieurs options. Il correspond à la fois à l’analyse des menaces les plus directes contre les intérêts français, et en même temps, il est réaliste du point de vue de nos capacités. C’est la colonne vertébrale pour le dimensionnement du contrat opérationnel principal de nos forces.

Les menaces et les opérations extérieures se multiplient, et c’est le moment où la France réduit ses effectifs militaires et baisse ses crédits militaires. Où est la cohérence ?

T. D. : Il est vrai que l’Europe est la seule région du monde où les dépenses de défense diminuent. S’agissant de la France, la diminution des effectifs correspond à une meilleure relation entre les hommes et les équipements. On va avoir une armée plus resserrée mais avec un équipement de meilleure qualité. En valeur absolue, il y a une augmentation des crédits. La défense va bénéficier d’une priorité dans le budget de l’Etat, puisqu’aucun autre budget ne bénéficiera d’une augmentation de 1 % par an en volume en plus de l’inflation, à partir de 2012.

F. H. : Ce qui compte pour les armées, c’est le pouvoir d’achat. Le Livre blanc dit qu’il n’y aura pas de baisse de pouvoir d’achat pour les trois prochaines années. On verra très vite cet automne, avec la loi de programmation militaire, si cet engagement est tenu. Il est vrai que la France mène un nombre très important d’opérations extérieures, bien supérieur à ce que font les autres Etats : nous avons aujourd’hui huit opérations avec chacune plus d’un millier de soldats. La commission du Livre blanc préconise une plus grande sélectivité s’agissant des opérations extérieures, avec une liste de critères exigeants.

L’opération Eufor au Tchad aurait-elle réuni ces critères ?

F. H. : Pour moi, la réponse est claire : non !

T. D. : Moi, je voudrais défendre cette opération, parce que la responsabilité de protéger est l’une des plus importantes qui soit, qui a été reconnue comme telle ces dernières années, au niveau des Nations unies. Dans ce domaine, la France doit montrer l’exemple. Quant aux critères retenus, je citerai l’importance de la menace, la légitimité de l’opération, la façon dont on a examiné les autres possibilités d’action, l’estimation du coût, etc. Il est vrai aussi que si on avance trop de conditions, on ne part jamais. Toute action comportant un risque il faut savoir quel est le degré de risques qu’on est prêt à accepter. C’est une question qui est importante pour les vingt prochaines années, parce qu’une population vieillissante est moins favorable à la prise de risques.

Finalement, à quoi sert un Livre blanc ? Est-ce une "bible" qu’il faut impérativement respecter ou, au contraire, une référence poussiéreuse pour les gouvernements ?

F. H. : Ayant été approuvé par la moulinette de l’interministériel, des conseils de défense, avec un volet parlementaire, etc., c’est un document qui engage. Dans l’histoire de la Ve République, les Livres blancs ont été le cadre doctrinal et le socle capacitaire à partir duquel les lois de programmation militaire se sont faites. Le Livre blanc de 1972 a été celui de la dissuasion, celui de 1994 a été celui de la projection et de la professionalisation, et le Livre blanc de 2008, sera celui de la "connaissance et de l’anticipation".

T. D. : Je serais plus prudente. Nous verrons dans quelle mesure ce Livre blanc sera un ouvrage de référence pour les lois de programmation militaire. Je jugerai sur pièces. En tout état de cause, ce qui restera, c’est son extraordinaire ouverture géographique et son ouverture thématique, puisqu’il couvre à la fois des problèmes de société, militaires, économiques, sécuritaires et diplomatiques.


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