vendredi 20 octobre 2017

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Georgelin : "La France reste une puissance militaire"

Propos recueillis par Gilles Delafon, Le Journal du Dimanche

dimanche 22 juin 2008, sélectionné par Spyworld

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Pour la première fois, le général Jean-Louis Georgelin s’exprime sur les conclusions du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, dévoilé mardi par Nicolas Sarkozy, et qui prévoit notamment la réduction de 271 000 à 225 000 hommes au sein de l’armée. Le chef d’état-major des armées a répondu aux questions du Journal du Dimanche.

Avez-vous le sentiment que, dans l’armée, le message du président de la République est bien passé ?

L’intervention du président de la République a eu un impact fort, l’énergie et la conviction qu’il a mis dans son discours pour tracer la route ont impressionné la communauté militaire. Nous savons vers où nous allons. Mais le chantier devant nous est considérable, il comporte la mise en oeuvre des décisions du Livre blanc, mais aussi les mesures qui découlent de la révision générale des politiques publiques et qui vont avoir un impact fort sur la vie quotidienne des armées.

Pensez-vous, au vu de certaines réactions, que ces choix ont été compris ?

Les armées ont bien saisi l’équilibre général du Livre blanc qui définit une nouvelle stratégie cohérente pour la France prenant en compte les effets de la mondialisation avec, en particulier, la priorité donnée au renseignement. Là où il y a des interrogations, c’est sur la manière d’y arriver. Le chiffre de 54 000 a masqué pour certains l’ensemble de la réflexion, et c’est un peu dommage. Certes, nous allons vers cette réduction de personnels civils et militaires, mais sur sept ans, pas à pas, et de sorte que cela conduise vraiment à un outil plus efficace.

Précisément, est-ce que cette idée d’efficacité a été acceptée ?

Oui, largement, mais les militaires à qui on a souvent dit : demain ce sera mieux avec moins, peuvent s’interroger. Et je le comprends. Il m’appartient, sous l’autorité de notre ministre et avec l’ensemble des militaires et personnels civils des trois armées de construire cette nouvelle organisation pour que cela marche. Nous y arriverons tous ensemble quelles que soient les difficultés de la tâche.

"On ne fait pas une armée pour aligner des chars"

Pensez-vous que les militaires ont été suffisamment associés à la réflexion Oui. Quand je lis ici ou là qu’ils n’ont pas été consultés, je suis surpris. J’ai été moi-même membre de la commission du Livre blanc et, permettez-moi de vous le dire, j’ai le sentiment très net d’y avoir joué mon rôle. Les militaires étaient abondamment représentés dans les sept groupes de travail et l’état-major des armées a fourni un travail considérable, notamment pour définir le futur format des armées proposé par le Livre blanc.

Mais un militaire préfère avoir beaucoup d’équipements...

On ne fait pas une armée pour aligner des chars, des bateaux et des avions. On construit un outil en réponse à une évaluation stratégique et en tenant compte de ce qui existe déjà. A partir de là, on bâtit alors des équilibres. J’ai la conviction qu’avec les formats retenus pour nos armées, qui donnent une capacité de projection de 30 000 hommes, de 70 avions et d’un groupe aéronaval, nous sommes à même de rester présents sur les théâtres d’opérations extérieures avec la même efficacité qu’aujourd’hui, même si des tensions ponctuelles peuvent apparaître.

Ces réductions n’amoindrissent-elles pas le potentiel de nos armées ?

Il faut comprendre ces capacités à la fois en intégrant le caractère multinational de nos opérations, notamment dans les cadres de l’Union européenne et de l’OTAN, et d’autre part en soulignant l’effort sur le renseignement, qui permet de réduire les incertitudes. Ce nouvel équilibre nous permet de remplir nos responsabilités de membre permanent du Conseil de sécurité : parce que nous conservons l’ensemble du spectre des capacités militaires majeures, la capacité d’entrer en premier sur un théâtre comme au Kosovo en 1999, ainsi que celle d’être la nation leader d’une opération, comme actuellement au Tchad avec l’Eufor. Avec cela, nous maintenons notre dissuasion au niveau de stricte suffisance et développons le spatial militaire. La France reste donc une puissance militaire majeure. Ceci doit être parfaitement clair.

Diriez-vous que cette réforme applique à l’armée des règles basiques de management ?

Dans l’armée, avant de parler de management, on parle de commandement. Je lutte contre l’invasion du vocabulaire de l’entreprise parce que le métier militaire n’est pas un métier comme un autre, ce qui ne nous dispense pas naturellement d’appliquer des règles de management. On confie à un soldat, un marin, un aviateur, la responsabilité de protéger mais aussi la possibilité de détruire, de tuer ou d’être tué. L’action militaire est exceptionnelle, elle est dérogatoire au regard des normes habituelles de nos sociétés. Elle implique la reconnaissance de ce que j’appelle la spécificité militaire et de ses vertus de courage, d’audace, de goût du risque, de désintéressement. Ma vraie inquiétude en tant que chef d’état-major des armées est là : qu’on perde l’identité militaire en banalisant le métier militaire. Le jour où on aura perdu notre âme, on aura beau avoir les plus beaux équipements du monde, nous n’aurons plus d’armée.


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